Alessandro MANZONI, « Il cinque maggio » (« Le cinq mai »).

Alessandro MANZONI (1785/1873) est considéré comme le plus grand romancier italien du XIXe siècle. Profondément chrétien et politiquement modéré, il sut toutefois écrire, en seulement trois jours, ce magnifique poème, éclatant de sincérité et d’émotion lorsqu’il appris la mort de Napoléon. Le poème est très connu en Italie, et les deux vers « Fu vera gloria ? Ai posteri l’ardua sentenza » (« Etait-ce une véritable gloire ? A la postérité la difficile sentence ») sont devenus une expression commune, connue de tous. Napoléon est critiquable, certes (même son contemporain Fouché l’a critiqué !) mais comment ne pas reconnaître son génie extraordinaire et l’empreinte qu’il a laissé dans l’histoire de l’Europe ?

Ei fu. Siccome immobile,
Il fut. Comme immobile,
dato il mortal sospiro,
dans son dernier soupir,
stette la spoglia immemore
un corps sans mémoire
orba di tanto spiro,
sans la force de tant d’esprit,
così percossa, attonita
laissant abattue, stupéfaite
a terra al nunzio sta,
la terre à cette annonce,
Muta pensando all’ultima
qui muette pense à la dernière
ora dell’uom fatale;
heure fatale de cet homme ;
né sa quando una simile
ne sachant si une telle
orma di pie’ mortale
empreinte de mortel
la sua cruenta polvere
sa poussière sanglante
a calpestar verrà.
viendra un jour fouler.
Lui folgorante in solio
Quand il éblouissait sur son trône
vide il mio genio e tacque;
mon esprit le vit et resta silencieux ;
quando, con vece assidua,
quand, par un sort assidu,
cadde, risorse e giacque,
il tomba, à l’agitation et à l’émoi,
di mille voci al sònito
aux mille voix venimeuses
mista la sua non ha:
jamais je ne mêlai la mienne :
vergin di servo encomio
ni à l’éloge servile
e di codardo oltraggio,
ni à la lâche indignation,
sorge or commosso al sùbito
surgit maintenant à la soudaine
sparir di tanto raggio;
disparition d’un tel éclat ;
e scioglie all’urna un cantico
et un cantique se diffusa de l’urne
che forse non morrà.
qui peut-être jamais ne mourra.
Dall’Alpi alle Piramidi,
Des Alpes aux Pyramides,
dal Manzanarre al Reno,
du Manzanares au Rhin,
di quel securo il fulmine
avec quel assurance la foudre
tenea dietro al baleno;
suivait la lumière de l’éclair ;
scoppiò da Scilla al Tanai,
Eclatant de Scylla à Tanaïs [Le Don],
dall’uno all’altro mar.
de l’une à l’autre mer.
Fu vera gloria? Ai posteri
Était-ce une véritable gloire ? À la postérité
l’ardua sentenza: noi
la difficile sentence : nous
chiniam la fronte al Massimo
inclinons le front devant le Grand
Fattor, che volle in lui
Maître, qui voulu en lui
del creator suo spirito
par l’ingéniosité de son esprit
più vasta orma stampar.
marquer une empreinte plus vaste.
La procellosa e trepida
La tempêtueuse et fervente
gioia d’un gran disegno,
joie d’un grand dessein,
l’ansia d’un cor che indocile
l’anxiété d’un cœur indocile
serve, pensando al regno;
qui sert, en pensant au royaume ;
e il giunge, e tiene un premio
et il y parvient, et trouva la récompense
ch’era follia sperar;
qu’il était insensé d’espérer ;
tutto ei provò: la gloria
éprouvant tout : la gloire
maggior dopo il periglio,
si majestueuse après le péril,
la fuga e la vittoria,
la fuite et la victoire,
la reggia e il tristo esiglio;
le règne et le triste exil ;
due volte nella polvere,
deux fois dans la poussière,
due volte sull’altar.
deux fois sur l’autel.
Ei si nomò: due secoli,
Il s’est nommé : deux siècles,
l’un contro l’altro armato,
l’un contre l’autre armés,
sommessi a lui si volsero,
soumis à lui, se tournèrent,
come aspettando il fato;
comme s’ils attendaient le destin ;
ei fe’ silenzio, ed arbitro
et lui, silencieux arbitre
s’assise in mezzo a lor.
s’assit au milieu d’eux.
E sparve, e i dì nell’ozio
Et il disparu, et ces jours oisifs
chiuse in sì breve sponda,
enferma en ces étroits rivages,
segno d’immensa invidia
réceptacle d’une immense envie
e di pietà profonda,
d’une profonde pitié,
d’inestinguibil odio
d’une haine inextinguible
e d’indomato amor.
et d’un indomptable amour.
Come sul capo al naufrago
Comme sur la tête du naufragé
l’onda s’avvolve e pesa,
la vague s’enroule et le coule,
l’onda su cui del misero,
la vague sur laquelle le malheureux,
alta pur dianzi e tesa,
s’élevant au-dessus d’elle,
scorrea la vista a scernere
lui, distinguait à vue
prode remote invan;
vainement les braves loin de lui ;
tal su quell’alma il cumulo
ainsi sur cet âme, une multitude
delle memorie scese.
de souvenirs descendit.
Oh quante volte ai posteri
Ah combien de fois à la postérité
narrar se stesso imprese,
il narra lui-même son entreprise,
e sull’eterne pagine
et sur les pages éternelles
cadde la stanca man!
l’homme fatigué s’écroula !
Oh quante volte, al tacito
Ah combien de fois, en silence
morir d’un giorno inerte,
dans la fin inerte du jour,
chinati i rai fulminei,
s’inclinaient ses puissants rayons,
le braccia al sen conserte,
les bras croisés,
stette, e dei dì che furono
il se posait, et les jours passés
l’assalse il sovvenir!
revenaient dans sa mémoire !
E ripensò le mobili
Et il pensait à toutes ces multiples
tende, e i percossi valli,
campements, aux vallées traversées,
e il lampo de’ manipoli,
aux éclatantes armures,
e l’onda dei cavalli,
aux flots de cavaliers,
e il concitato imperio
à ordres confus
e il celere ubbidir.
et aux obéissances rapides.
Ahi! forse a tanto strazio
Hélas ! peut-être sur une telle agonie
cadde lo spirto anelo,
sur son esprit nostalgique s’est abattue,
e disperò; ma valida
qui le désespéra ; mais puissante
venne una man dal cielo,
vint une main du ciel,
e in più spirabil aere
et vers des airs moins viciés
pietosa il trasportò;
il se trouva transporté ;
e l’avviò, pei floridi
et suivit les florissants
sentier della speranza,
sentiers de l’espérance,
ai campi eterni, al premio
vers les champs éternels, vers cette récompense
che i desideri avanza,
qui devance les désirs,
dov’è silenzio e tenebre
où règne le silence et l’obscurité
la gloria che passò.
de la gloire qui passa.
Bella Immortal! benefica
Belle immortelle ! charitable
Fede ai trionfi avvezza!
Foi aux triomphes habitués !
Scrivi ancor questo, allegrati;
Ecris encore ceci, sois heureuse ;
ché più superba altezza
que la hauteur la plus superbe
al disonor del Gòlgota
vers le déshonneur du Golgotha
giammai non si chinò.
jamais ne se pencha.
Tu dalle stanche ceneri
Des cendres fatiguées
sperdi ogni ria parola:
écarte cette parole :
il Dio che atterra e suscita,
le Dieu qui terrasse et ressuscite,
che affanna e che consola,
qui précipite et qui console,
sulla deserta coltrice
sur ce lieu désert
accanto a lui posò.
à côté de lui posa.

Considérations d’actualité sur Joseph Fouché et Tallien

C’est dans ce bel hôtel de style Renaissance, situé rue Haute-Saint-Maurice à Chinon, que le conventionnel Tallien séjourna pendant six semaines en 1793. Il était chargé de coordonner la guerre contre la Vendée. Tallien eut un parcours personnel et politique proche de celui de Joseph Fouché, mais à un certain moment leur destin a divergé…

D’origine roturière, Tallien parvient à effectuer des études brillantes qui lui permettent, lorsque la Révolution éclate, d’occuper des fonctions en vue. Membre du club des Jacobins, il fait l’éloge des massacres de septembre et est élu à la Convention, où il siège sur les bancs de la Montagne. Il vote pour la mort du Roi, mais Robespierre le déteste. Sentant que sa position est désormais très fragile, il monte avec Fouché la conspiration destinée à renverse l’ « Incorruptible ». C’est Tallien qui, lors de la séance historique du 9 thermidor, prononce un discours enflammé qui donne le signal de l’hallali contre Robespierre et ses partisans. Mais sa victoire est de courte durée : comme Fouché, il est rattrapé par son passé de « terroriste » et se trouve marginalisé puis, avec le Directoire, mis à l’écart bien que siégeant au Conseil des Cinq-Cents. Il vivra chichement jusqu’à la fin de ses jours et décédera le 16 novembre 1820, quatre semaines avant Fouché.

Après avoir mis fin à la Terreur, Fouché et Tallien entament donc tous les deux une « traversée du désert » fort pénible : le futur duc d’Otrante s’en remettra, entamant par la suite la partie la plus brillante de sa longue carrière, tandis que son collègue et complice plongera dans l’oubli. Pourquoi ? Manifestement Fouché a pu bénéficier de l’appui, déterminant, de certains réseaux, chose qui a fait défaut à Tallien. Nous abordons ici l’aspect le plus obscure des parcours des hommes illustres ; obscur mais souvent bien plus déterminant que les qualités intrinsèques et les études. C’est ce que vient de nous rappeler, une fois de plus, la récente affaire Olivier Duhamel

Julien Sapori