Victor Hugo et la peine de mort : « Le dernier jour d’un condamné »

Julien Sapori vient d’éditer chez Lamarque le célèbre pamphlet de Victor Hugo contre la peine de mort : Le Dernier Jour d’un condamné (première édition 1829).

Voici la présentation figurant dans la quatrième de couverture du livre :

« Le Dernier Jour d’un condamné est un célèbre pamphlet contre la peine de mort écrit par Victor Hugo. Depuis sa première publication, ce texte a été réédité à maintes reprises. Pour la première fois, il est ici rendu accessible à un très large public. Chaque page est accompagnée d’une illustration d’époque, qui permet de mieux comprendre les sensibilités, enjeux et combats non seulement du grand romancer mais aussi de son siècle. Les dernières heures de la vie du mystérieux condamné à mort dont nous ignorons l’identité et même le crime qu’il a commis, sont illustrées par des œuvres d’artistes remarquables, parmi lesquels Achille Devéria (1800-1857), Gavarni (1804-1866), Tony Johannot (1803-1952) et Célestin Nanteuil (1813-1873). La préface, la post-face et les commentaires de Julien Sapori présentent des aspects méconnus de ce roman qui, à sa sortie en 1829, déclencha la polémique et qui est devenu, de nos jours, une véritable icône, tant le débat sur la peine de mort reste d’actualité dans notre monde contemporain ».

Le livre sera disponible dans les librairies à partir du 6 octobre 2020.

Jean Valjean, le plus célèbre des bagnards de Napoléon

Premier épisode : un élagueur picard

Victor Hugo fait naître son héros en 1769, la même année que Napoléon. « Jean Valjean était d’une pauvre famille de paysans de la Brie. Dans son enfance, il n’avait pas appris à lire. Quand il eut l’âge d’homme, il était émondeur à Faverolles. Sa mère s’appelait Jeanne Mathieu, son père s’appelait Jean Valjean ou Valjean, sobriquet probablement, et contraction de Voilà Jean » (Les Misérables).

Les frontières de la Brie sont assez approximatives, mais une des parties qui la composent (la « Brie Pouilleuse ») comprend le sud du département de l’Aisne, où se trouve Faverolles. Cette commune proche de Villers-Cotterêts comptait au recensement de 1793 450 habitants. Victor Hugo connaissait et appréciait le département de l’Aisne, et on sait que le 29 juillet 1835, avec sa maîtresse Juliette Drouet, il avait visité le donjon de Septmonts, à seulement 24 km de Faverolles, y laissant d’ailleurs un graffiti que l’on peut toujours y voir. L’annuaire Paul Douay nous précise aussi qu’en 1912 il existait une boulangerie à Faverolles (1).

Jean Valjean était donc émondeur (ou élagueur) : c’est une précision importante, qui explique son exceptionnelle habilité dans l’escalade. Ayant perdu tôt ses parents, il vit chez sa sœur aînée, veuve et mère de sept enfants dont il a, de fait, la charge.

L’hiver 1795 est particulièrement rude : en janvier, la température descend à moins 23°, et la Seine est gelée pendant quarante-deux jours. C’est à cette époque que le général Pichegru réussit à s’emparer, avec sa cavalerie, de la flotte hollandaise prisonnière des glaces dans le Zuydersee. Ce froid s’accompagne bien sûr d’une terrible disette, et c’est dans ce contexte que Victor Hugo décrit la détresse de la famille de Jean Valjean, réduite à la famine. « Un dimanche soir » raconte le romancier, « Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l’Église, à Faverolles, se disposait à se coucher, lorsqu’il entendit un coup violent dans la devanture grillée et vitrée de sa boutique. Il arriva à temps pour voir un bras passé à travers un trou fait d’un coup de poing dans la grille et dans la vitrine. Le bras saisit un pain et l’emporta. Isabeau sortit en hâte ; le voleur s’enfuyait à toutes jambes ; Isabeau courut après lui et l’arrêta. Le voleur avait jeté le pain, mais il avait encore le bras ensanglanté. C’était Jean Valjean » (Les Misérables).

Ce dernier, capturé, est condamné à cinq ans de bagne et, quelques mois plus tard, le 22 août 1796, il est « ferré » dans la cour de Bicêtre. Victor Hugo précise que ce jour-là on fêtait à Paris la victoire de Montenotte, emportée par un certain général « Buona-Parte », (ce qui est une erreur, la bataille ayant eu lieu en réalité le 12 avril 1796) ; mais tout au long de son récit, le romancier a « semé » des dates, vraies ou fictives, communes aux destins des deux hommes, désirant ainsi souligner le parallèle et le contraste entre le « misérable » et l’ « âme du monde » chère à Hegel.

Il est peu probable qu’un véritable Jean Valjean ait vraiment existé à Faverolles. Les recherches que j’ai effectué dans les registres paroissiaux de la commune et aux alentours sont restées sans résultats : aucun Valljean, Mathieu ni même Maubert n’y est mentionné. On peut simplement constater que les prénoms « Jean » et surtout « Jeanne » y sont très répandus, ce qui n’est pas une découverte ni une spécificité locale.

Par ailleurs, dans le roman, Victor Hugo prend la précaution de faire préciser par l’inspecteur Javert que les recherches effectuées par la police dans ce village, trente ans après le cambriolage de la boulangerie, n’ont pas abouti : manière de « fermer la porte ». « La famille de Jean Valjean n’y est plus. On ne sait pas où elle est. Vous savez, dans ces classes-là, il y a souvent de ces évanouissements d’une famille. On cherche, on ne trouve plus rien. Ces gens-là, quand ce n’est pas de la boue, c’est de la poussière » (Les Misérables). En l’espèce, de la poussière romanesque.

Avis aux historiens et généalogistes qui mélangent Histoire et Littérature…

Julien Sapori

(1) Repris dans : Bourgeois (Patrick) et Rolland (Denis), Il y a 100 ans – En Soissonnais – 1000 cartes postales, Société historique de Soissons et Le Vase Communiquant, Epernay, Le Réveil de la Marne, s.d., p. 145.