Le congrès de Prague, une défaite diplomatique de Napoléon (2)

La délégation française est dirigée par deux hommes, dont Caulaincourt, un diplomate que vous connaissez bien pour lui avoir consacré votre thèse. Quel est le mandat dont il est revêtu pour aller négocier à Prague. Dans votre article, vous développez les tensions qui l’opposent à Napoléon à ce sujet…

 » Caulaincourt est à la base un militaire de formation. Il a surtout été nommé au moment du passage à l’Empire grand écuyer de l’empereur. Donc c’est quelqu’un qui est très proche de Napoléon, quelqu’un qui est connu dans toute l’Europe. Du fait de ses fonctions de grand écuyer, il a pour obligation de suivre partout Napoléon. En 1807, il va, du fait de sa proximité avec Napoléon, être envoyé comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg et il va y rester jusqu’en 1811. Il va donc développer ses capacités de diplomate et il devient en quelque sorte un des diplomates français les plus renommés à cette époque. Pendant la campagne de Russie, il va se positionner comme une figure pacifiste dans l’entourage de Napoléon. Il critique l’invasion française en Russie, il prophétise le désastre et quand ce désastre se réalise, il a forcément une aura toute particulière en France et en Europe, celle de l’homme qui veut la paix.

Armand Augustin Louis de Caulaincourt (source : New York Public Library, public domain).

Donc, Caulaincourt est un choix assez évident pour Napoléon. Napoléon ne partage pas les vues pacifistes de Caulaincourt, mais il va le mettre en avant vis-à-vis de l’opinion publique française et européenne en disant en quelque sorte : ‘Voyez, je désigne comme négociateur quelqu’un qui est profondément pacifiste’. Pour Napoléon, c’est en grande partie une manœuvre, il n’est pas obligé de suivre les idées de Caulaincourt, c’est une image qu’il veut renvoyer vis-à-vis de l’Europe.

Il va nommer un deuxième négociateur, qui sera à un niveau subalterne par rapport à Caulaincourt et qui est le comte de Narbonne. Il est à cette époque l’ambassadeur de France en Autriche et c’est quelqu’un qui a vraiment suivi ce dossier de l’alliance entre la France et l’Autriche et surtout qui a pu rencontrer assez régulièrement Metternich et l’empereur d’Autriche pour essayer d’évaluer l’évolution de leur sentiment vis-à-vis de la France après la catastrophe de 1812. Vous avez donc deux négociateurs qui sont des personnes très prestigieuses. Alors que de l’autre côté, à part Metternich, les négociateurs russes et prussiens sont des personnalités beaucoup moins importantes. »

Un congrès à Prague, un choix pratique

Pourquoi a-t-on choisi Prague pour l’organisation de ce congrès ?

Napoléon et Metternich à Dresde en 1813.

« Pour le choix de la ville de Prague, il y a deux raisons qui sont finalement très pragmatiques. D’abord, c’est une conférence de paix qui est organisée par la puissance médiatrice, l’Autriche, donc il est évidemment très préférable que la conférence se tienne sur le territoire de l’empire d’Autriche. Avec Prague, vous avez une des capitales de l’empire d’Autriche, une ville également qui est assez importante pour pouvoir accueillir les délégations.

La deuxième raison qui est encore plus pragmatique, c’est que la ville est très proche des champs de bataille du printemps 1813. C’est-à-dire que vous avez une ligne d’armistice, qui a été décidée et qui passe à proximité de Prague, donc ça rend les déplacements simples, sachant que les négociateurs doivent pouvoir rendre compte de l’évolution des négociations à leur souverain. Donc Caulaincourt doit pouvoir échanger avec Napoléon. D’ailleurs un des problèmes de la négociation, c’est que pendant toute la première partie des débats, Napoléon s’est en fait éloigné de Prague pour aller rejoindre l’impératrice à Mayence. Donc cela va rallonger les délais de correspondance et de l’autre côté les plénipotentiaires prussiens et russes doivent pouvoir échanger avec le quartier général des armées coalisées. Donc Prague est vraiment un choix tout à fait évident et particulièrement pratique.

Le congrès de Prague, une défaite diplomatique de Napoléon (1)

Épisode souvent délaissé des historiens, le congrès de Prague, à l’été 1813, a pourtant été le théâtre d’un spectaculaire retournement d’alliance. Jusqu’alors alliée à la France, l’Autriche, sous la baguette de son chancelier Metternich, rejoint au terme de cette conférence la coalition formée par la Russie et la Prusse contre Napoléon, ce qui devait amener à sa première abdication moins d’un an plus tard. Docteur en histoire, Olivier Varlan (l’un des contributeurs du Dictionnaire Fouché), est l’auteur d’un récent article pour la Revue d’histoire diplomatique au sujet du congrès de Prague, dont il invite à réviser l’importance. Pour Radio Prague, il a tout d’abord replacé ce congrès dans son contexte

L’Autriche, puissance médiatrice entre la France                                                          et la coalition russo-prussienne

« Au début de de l’année 1813, Napoléon se retrouve en guerre contre la Russie et la Prusse, pas contre l’Autriche et c’est tout l’objet du congrès de Prague. La Russie est en guerre contre la France dans la continuité de la campagne de 1812. La Prusse, qui était alliée de la France pendant la campagne de 1812, va rentrer en guerre contre Napoléon, mais l’Autriche est toujours officiellement alliée de la France. Donc l’objectif de Napoléon, c’est d’essayer de garder l’Autriche de son côté alors que l’Autriche est déjà en train de préparer son basculement d’alliance, d’essayer de se rapprocher de la Prusse et de la Russie. Tout l’objectif pour l’Autriche et notamment pour son chancelier, Metternich, cela va être d’effectuer ce basculement dans les formes, de façon – on pourrait dire – diplomatique.

Napoléon par Auguste Raffet

Au printemps 1813, Napoléon rentre en campagne contre les armées de la Russie et de la Prusse, avec des troupes qui sont pour partie récemment levées et, contre toute attente, il va remporter des succès contre la Russie et la Prusse. Ce sont de beaux succès mais, contrairement aux batailles précédentes de Napoléon, ce ne sont pas des succès décisifs. Napoléon va donc décider – c’est quelque chose qui a été très débattu chez les historiens, notamment parmi les historiens du XIXe siècle, dont beaucoup ont considéré que c’était une erreur –, il va décider de signer un armistice avec la Russie et la Prusse, afin de reconstituer ses forces et de se préparer à une future bataille vraiment décisive.

C’est là que va naître l’idée d’un congrès de paix qui va être en quelque sorte associés à cet armistice et qui va être organisé à l’initiative de l’Autriche. Concernant cette organisation, l’Autriche décide de se poser à cette époque en puissance médiatrice. C’est quelque chose qui va rendre Napoléon complètement furieux, puisque théoriquement l’Autriche était son alliée. L’Autriche se positionne entre d’un côté la France et de l’autre la Russie et la Prusse, avec l’objectif d’essayer de se mettre d’accord pour organiser une paix continentale. Donc c’est cela le contexte de la négociation qui va s’ouvrir à Prague à l’été 1813 ».

Rendez-vous de l’Histoire

Vendredi 11 octobre 2019, Julien Sapori a été invité aux « Rendez-vous de l’l’Histoire » de Blois. C’est le plus important salon du livre d’Histoire de France : 1.000 invités, 45.000 visiteurs ! Stéphane Bern n’était pas loin  du stand de notre éditeur, Sutton, gêné par une poussière dans l’oeil (n’y voyez aucune allusion, c’est la pure vérité), mais, comme d’habitude, très sympathique. Comme vous pouvez le constater, le « Dictionnaire Fouché » était bien en vue devant moi.

Antoine de saint-Exupéry et Fribourg

L’historien Alain-Jacques Tornare, contributeur du « Dictionnaire Fouché » participera à un vernissage/conférence/exposition samedi 5 octobre 2019 à 15h30 à Fribourg ; il expliquera comment cette ville a préservé la vie du futur auteur du  » Prince ».

Et si le Petit Prince, universellement connu, devait une part de son existence à la ville de Fribourg ? Son créateur, Antoine de saint-Exupéry, aurait pu s’envoler vers l’Eternité, non pas après avoir donné à l’Humanité l’essentiel de son œuvre en 1944, mais avant même d’en avoir esquissé le moindre trait de plume, en s’engageant prématurément, comme tant d’anonymes et de génies en herbe fauchés par la Première Guerre mondiale.

En automne 1915, le jeune Tonio gagne l’école de la Villa saint-Jean de Fribourg où il séjourne durant deux ans. Sur les bords de la libre sarine, havre de paix dans l’œil du cyclone européen, il prend quelques saisons le temps de se poser avant les grands chambardements de l’existence, sans se faire happer par l’atmosphère délétère de la Grande Guerre. À Fribourg, l’enfant qu’était resté saint-Exupéry a pu jouer d’enchanteresses prolongations et jouir, encore un peu du temps précieux des joies épanouissantes de la jeunesse. de tous les collèges fréquentés, l’établissement situé à la confluence des cultures latine et germanique est le seul dont il garda un bon souvenir et qu’il mention- nera dans ses écrits, le seul où il retournera plus tard en pèlerinage, à la Villa saint-Jean formant un promontoire surplombant de ses falaises de soixante mètres le lit sinueux de la sarine, celui que l’on surnomme « Pique-la-lune » se retrouve comme en apesanteur au-dessus de la grande cohue d’hommes. On le sent déjà attiré par la recherche perpétuelle de cette légèreté qui le mènera plus tard à prendre la plume ou de la hauteur dans les airs pour s’abstraire des lourdeurs du quotidien. l’humanisme enseigné dans la cité des Zaehringen aura permis à cet albatros si maladroit au sol d’échapper à ce qu’il nommait «la machine à emboutir» et nourri son œuvre, comme en témoigne le souffle universel qui remplit les pages de Terre des Hommes. Car c’est ici qu’il parvint à apprivoiser quelques amis qui l’accompagneront sa vie durant. Ainsi, les méandres de la sarine se révèlent être un tournant majeur dans le tour du monde de saint-Exupéry, comme le montre un «survol» de l’œuvre de l’un des plus attachants et bouleversants auteurs français du XXe siècle. sans Fribourg, la guerre l’aurait-il épargné ? Aurions-nous connu le Petit Prince ?

En des temps plus que difficiles, saint-Exupéry tombe sur Fribourg aussi étonnamment que plus tard l’aviateur égaré dans le désert sur le petit bonhomme qui est peut-être celui qu’il a été dans une autre vie, sur une autre planète du côté de la paisible Helvétie épargnée par la guerre. Fribourg a accordé au temps saint-exupérien de suspendre son vol et à Antoine d’entamer le sien dans de très bonnes conditions. Adolescence préservée, rare moment de calme dans une existence tempétueuse que ce soit au-dessus de la Cordillère des Andes ou dans l’intimité de ce qu’il ne trouva jamais vraiment : un foyer. Il fut à Fribourg comme sur un petit nuage qui ne voulait pas pleuvoir.

En route pour Fribourg et mettons nos pas dans ceux de celui qui aima cette ville pétrie d’histoire, au point de convenir que : « Dakar, Port-Etienne, Cap Juby, Casablanca, les 3000 kilomètres de côtes n’ont pas la densité de 20 mètres carrés à Fribourg ».

Alain-Jacques Tornare, historien

 

 

 

 

 

 

 

Sur la trace de Fouché

Fouché, représentant en mission            de la Convention, a séjourné à Auxerre en 1793, en pleine terreur révolutionnaire. C’était sa période             « pré-communiste » se caractérisant          (au moins en paroles…) par la chasse        au riche et la persécution de la religion.

Comme on peut le lire dans la plaque, cette posture révolutionnaire s’étendait jusque dans les relations personnelles,     le tutoiement étant de rigueur.

 Fouché interdit toute représentation d’Athalie, la tragédie de Racine !

Le 6 mai 1800, le ministre de la Police Générale Joseph Fouché adresse une circulaire à tous les préfets. Voici le texte complet :

 » L’intention du gouvernement, citoyen préfet, est de favoriser de tout son pouvoir le Progrès des Arts et des Connaissances. A mesure qu’une société se perfectionne, les arts qui l’embellissent tendent à la conserver. Le gouvernement ne veut pas que les ennemis de l’ordre public trouvent dans un zèle simulé pour l’intérêt des arts un voile commode à leurs desseins.

Dans quelques villes on réclame l’autorisation de voir jouer Athalie. Sans doute, il est beaucoup d’hommes qui, pour s’intéresser à ce chef-d’oeuvre, n’ont besoin de pouvoir y trouver des allusions et des souvenirs favorables à un gouvernement qui n’est plus ; mais il en est beaucoup aussi pour qui ces allusions et ces souvenirs sont la meilleure partie du chef d’œuvre. Le premier des besoins sociaux, c’est l’ordre. Les jouissances des arts ne viennent qu’après.

Vous signifierez donc à tous les directeurs et entrepreneurs des spectacles la défense la plus expresse de jouer Athalie jusqu’à nouvel ordre.

Salut et fraternité.« 

Signé : Fouché.

Que contenait donc de si explosif cette tragédie de Racine représentée pour la première fois en 1691 pour que Fouché décide de l’interdire au nom de la défense de l’ordre public ? L’histoire se passe avant Jésus-Christ : Athalie, veuve du roi Juda, gouverne d’une main de fer le royaume et crois avoir éliminé toute la famille royale. En réalité, son petit-fils Joas a survécu, grâce à la protection d’une femme. La pièce se termine par l’exécution d’Athalie et le retour de Joas sur le trône.

A nos yeux, rien de bien dangereux pour l’ordre public. Mais la pièce contient des passages susceptibles de « parler » aux contemporains de Fouché. C’est ainsi que le Grand Prêtre rappelle à Joas les fautes qui guettent tout monarque : l’ivresse du pouvoir absolu (l’ubris des anciens grecques), le dédain pour les lois divines (que, au XVIIIe et XIXe siècle on appelait les « lois naturelles »), le mépris du peuple, la recherche de la grandeur qui, de moyen, finit par devenir la seule fin. Dans les années précédant la Révolution, ces passages étaient applaudis par un public qui y voyait une dénonciation de l’absolutisme royal : Fouché craignait-il que la pièce évoque le souvenir du Dauphin disparu, Louis XVII, que les royalistes espéraient voir ré-apparaître ? C’est que pourrait faire penser la phrase de la circulaire : « des allusions et des souvenirs favorables à un gouvernement qui n’est plus« .

La pièce restera interdite jusqu’en mars 1805, Mme de Rémusat évoquant dans ses Mémoires (livre Ie, chapitre XIIe) sa représentation à Saint-Cloud. « Cette tragédie n’avait point été donnée depuis la Révolution. L’Empereur, qui avoua que la lecture de cet ouvrage ne l’avait jamais bien frappé, fut très intéressé par la représentation (…). Il consentit à ce qu’elle fût représentée à Paris, et à dater de cette époque on commença à pouvoir remettre sur notre théâtre la plupart de nos chefs-d’œuvre que la prudence révolutionnaire en avait écarté. Ce ne fut pas cependant sans en retrancher quelques vers dont on craignait les applications. Luce de Lancival, et un peu après Esménard, furent chargés de corriger Corneille, Racine et Voltaire« . Après le coup d’état du 18 brumaire (10 novembre 1799), Napoléon est installé solidement au pouvoir et peut desserrer l’étau de la censure, mais hors de question de la supprimer : voici donc Esménard, ce poète fort médiocre et courtisan (que Stendhal qualifiera aussi – à juste titre paraît-il – d’espion), chargé de « corriger » Corneille, Racine et Voltaire !

On oublie trop souvent cet aspect liberticide de la Révolution et de la période napoléonienne, que Fouché incarnera, sans aucun état d’âme, pendant presque deux décennies.

Julien Sapori

PS : Mes remerciements à M. Alain Arnaud, président de l’ Association Jean Racine et son terroir, qui m’a transmis un document fort intéressant, le Bulletin de liaison Racinienne, n° 2, 1952, d’où j’ai tiré une grande partie des renseignements utilisés pour cet article.

 

A propos du Dictionnaire…

Sergio Degli Ivanissevich, vice-président de la « Società di Minerva » di Trieste, une des plus anciennes et prestigieuses sociétés historiques italiennes, vient de réagir à la publication du Dictionnaire Fouché : « … je l’ai feuilleté et je suis resté impressionné par la richesse des contributions, par leur niveau et par la quantité d’informations qu’il contient… ».