Le dictionnaire Fouché

Parmi les projets de la Société d’Études sur Joseph Fouché et son temps figure la rédaction d’un « Dictionnaire Fouché« .

C’est un projet de longue haleine, auquel participent divers contributeurs.

Exemple de notice…

• Joseph Fouché, l’Oratorien

par Bernard Hautecloque

Le jeune Fouché entra en 1768 comme élève au collège des Oratoriens de Nantes. Devant renoncer à une carrière de marin, il rejoindra les rangs de ses maîtres pour y être confrère enseignant, jusqu’à ce que l’ordre se délite dans la tourmente révolutionnaire, au courant de l’année 1792. Joseph Fouché aura donc passé plus de vingt ans dans les rangs des Oratoriens, de sa neuvième à sa trente-troisième année, période tout de même fondamentale pour l’édification d’une personnalité.

L’Oratoire est un mouvement spirituel fondé à Rome au XVIe siècle, dans le sillage de la Contre Réforme.

Philippe Neri (1515-1595), prédicateur laïc (il ne devait devenir prêtre qu’à trente-six ans, contraint et forcé) prend l’habitude de réunir des fidèles dans l’oratoire de Saint Jérôme de la Charité, une église de la Ville Éternelle, pour les instruire d’une façon à la fois pragmatique et originale, alternant lectures (pas toujours religieuses), entretiens à bâtons rompu, pèlerinage aux Catacombes, chant religieux, et cætera.

Ce n’est que dix-sept ans après sa mort que sont créés, à quelques mois d’intervalle, deux ordres se réclamant de sa méthode d’apostolat (il est difficile de parler de spiritualité) : la Confoedaratio Oratorii Sancti Philipppi Nerii, fondée à Rome en 1612 et l’Oratoire de France, fondé à Paris par le Cardinal Pierre de Bérulle (1575-1629) l’année précédente.

C’est à l’ordre de l’Oratoire de France que Joseph Fouché a appartenu.

Les Oratoriens ne forment d’ailleurs pas un ordre au sens strict, mais ce que les canonistes appellent une Société de Vie Apostolique dont les membres, qu’ils soient prêtres ou confrères laïcs, prononcent des vœux simples.

S’ils s’engagent à suivre les trois conseils évangéliques (pauvreté, chasteté, obéissance), les Oratoriens, ne sont pas des religieux, ils peuvent conserver des biens propres. Contrairement aux vœux religieux, les vœux simples ne sont pas perpétuels, et les règles d’entrée et de sortie de la Société des Oratoriens ont toujours été souples ; à moins d’avoir été ordonnés prêtres ou diacres, ils peuvent facilement quitter l’ordre et se marier

Même si ce n’était pas l’intention du fondateur Bérulle, les Oratoriens de France se sont spécialisés assez vite dans l’apostolat de la jeunesse et l’éducation. A la veille de la Révolution, ils dirigent une centaine de collèges.

Les Oratoriens se caractérisent par une pédagogie très moderne, plus centrée sur l’épanouissement de l’élève que sur la simple mémoire, à la discipline légère (selon les critères des XVIIe et XVIIIe siècles, cela va de soi) et avec une grande ouverture d’esprit, notamment vis-à-vis des ouvrages des philosophes, prudemment accueillis dans les collèges de l’Oratoire, alors qu’ils sont strictement interdits ailleurs.

Rivaux de toujours des Jésuites, les Oratoriens ont conservé une discrète, mais nette tendance janséniste.

Des treize années de Fouché en tant qu’élève, nous ne savons rien. Gageons tout de même que, si le Père Durif, son préfet d’études, le presse de rejoindre les rangs des Oratoriens, c’est qu’il a fait bonne impression à ses maîtres ; et vice-versa. Sa candidature acceptée, il est tonsuré, reçoit les quatre ordres mineurs en 1781, pour commencer son activité enseignante l’année suivante, à 23 ans.

L’Oratoire dans lequel le jeune Fouché s’engage est à l’apogée de son histoire. Les progrès généraux de l’instruction, du niveau de vie, la jeunesse de la population font qu’il y a dans la France de la deuxième moitié du XVIIIe siècle de plus en plus de jeunes gens désireux de s’instruire dans les collèges. Et les Oratoriens, farouchement gallicans et réputés larges d’esprit ont bien meilleure presse dans l’opinion que les Jésuites, ou les autres ordres religieux. L’expulsion des Jésuites de France (en 1764) avant leur interdiction générale (par le Pape en 1773) ont d’ailleurs débarrassé les collèges oratoriens de leurs principaux concurrents et leur ont amené beaucoup de leurs anciens élèves.

Joseph Fouché passe un an au Séminaire des Oratoriens, sis à Paris, rue Saint Honoré. Il y acquiert les rudiments de la Théologie, y côtoie un autre futur révolutionnaire, Joseph Le Bon. Mais il ne le suit pas au séminaire de Montmorency qui prépare au sacerdoce : Fouché restera toujours un «confrère», un oratorien laïc. La rumeur qui, dès 1792, en fera un prêtre apostat n’est que la première pierre de la «légende noire» du personnage.

Laïc, mais tonsuré et portant la soutane, Fouché enseignera la physique et les mathématiques, successivement aux collèges de Niort (en 1782-1783), de Saumur (1783-1785), de Vendôme (1785-1787), de Juilly (1787-1788, le plus réputé de tous les collèges l’«Eton du Grand Siècle» et du XVIIIe aussi : le fait d’y être nommé, même pour un an est une faveur), d’Arras (1788-1790) où il fit la connaissance de Robespierre et de sa sœur Charlotte.

Est-il un bon professeur ? Madelin nous le présente, en tout cas, très aimé de ses élèves. Et l’histoire nous rapporte qu’il obtient un certain succès en lançant des aérostats miniatures depuis la cour du collège.

A la rentrée 1790, il est nommé préfet des études au collège de Nantes où il avait lui-même été élève. Préfet des études est un poste de confiance ; que ce laïc relativement jeune (30 ans) ait pu l’occuper témoigne tout de même que le jeune enseignant est plutôt bien noté par ses supérieurs. Il est clair aussi que ce futur apostat n’a pas dû leur donner non plus de raison de soupçonner la sincérité de sa foi.

Mais Nantes est touchée elle aussi par la tourmente révolutionnaire. Les élèves et les professeurs se dispersent de jour en jour. Fouché, s’il enseigne jusqu’à l’été 1792, se rend toujours plus indépendant. Au point qu’on ne sait pas avec exactitude quand il jette aux orties, et sa soutane, et sa carrière d’enseignant. Le 10 mai 1792, le Supérieur de l’Oratoire, le Père Veuillet, adresse au pape Pie VI une lettre désolée dans laquelle il constate que l’Oratoire de France a cessé d’exister. Mais en septembre de la même année, Joseph Fouché, candidat à la députation, se réclame encore «de l’Oratoire» dans sa profession de foi…

Fouché retrouve sur les bancs de la Convention, outre Joseph Le Bon, qu’il connaît déjà depuis le temps du séminaire, trois de ses anciens confrères oratoriens :

– le plus connu, Jacques Billaud-Varenne (1756-1819) ; avocat poitevin sans cause, avait accepté, faute d’autre emploi, d’être surveillant au Collège de Juilly de 1782 à 1784, expédient qui ne fut pas prolongé ;

– moins connus, Claude-Alexandre Ysabeau (1754-1831, montagnard) et Pierre Daunou (1761-1840, nettement plus modéré), prêtres oratoriens défroqués.

Ancien oratorien aussi Maurice Maillard qui sera conseiller du ministre Fouché.

Le 18 août 1792 la Législative supprime les congrégations séculières, après avoir supprimé les ordres proprement dits. Les Oratoriens sont contraints de se disperser et pour beaucoup de prendre le chemin de l’exil. Cinquante (dont Fouché et Le Bon, Ysabeau, Daunou) prennent le parti de la Révolution, quinze moururent martyres.

On sait à quelles extrémités athées et sacrilèges l’envoyé en mission devait se laisser aller par la suite. Mais Madelin donne cent preuves que «jusqu’à sa mort à Trieste, l’ex-professeur resta oratorien dans l’âme». En dehors de Maurice Maillard, les anciens oratoriens qu’il protège, favorise, utilise pendant le reste de sa carrière, se comptent par dizaines.

L’Oratoire de France, comme bien d’autres familles religieuses, faillit bien ne pas survivre à la Révolution. Il ne ressuscitera qu’en 1852… Avant de manquer de périr à nouveau lors du vote des lois contre les Congrégations en 1901. Les Oratoriens sont revenus en France en 1920. En 2010, cinquante prêtres oratoriens administrent treize maisons.

Leurs publications et leur site énumèrent avec fierté leurs anciens élèves ayant atteint la célébrité, sinon la gloire. Mais ils passent sous silence Joseph Fouché.

 Bibliographie :

– «L’Oratoire de France». Collectif. Montsoult, Publications de l’Oratoire : 1950, 62 p.

– «Fouché. De la Révolution à l’Empire». Madelin (Louis).

– Le site de l’Oratoire de France : www.oratoire.org

© Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation préalable écrite de son auteur.

Liste des notices pour le «Dictionnaire Fouché» déjà rédigées à ce jour :

• Aix-en-Provence (Alain Pillepich)

• Ambassadeur du Directoire (Olivier Varlan)

• Arras, pierre angulaire d’un destin (Christian Porte)

• Philippe Buonarrotti, protégé de Fouché (Christian Porte)

• Les censeurs (Christian Porte)

• Charlotte de Robespierre (Bernard Hautecloque)

• La commission de gouvernement de 1815 (Olivier Varlan)

• Fouché à Dresde (Bernard Hautecloque)

• Fouché, manipulateur du communisme naissant                  (Christian Porte)

• Descendance de Fouché (Julien Sapori)

• Les exilés napoléoniens (Julien Sapori)

• Joseph Fiévée (Christian Porte)

• «Frère» Fouché : franc-maçon pour mieux servir ses ambitions (Christian Porte)

• Héraldique de Joseph Fouché (Raymond Lévy)

• Duel au sommet pour une présidence contestée du club des Jacobins (Christian Porte)

• Le Journal des débats (Christian Porte)

• Marie-Anne-Adélaïde Lenormand (Christian Porte)

• Lettre de Luxembourg (Christian Porte)

• Lettre de Stupinigi (Christian Porte)

• La liberté de presse sous surveillance (Christian Porte)

• Le maréchal Bon-Adrien Janot de Moncey              (Christian Porte)

• Le moniteur : «La Gazette de France (Moniteur Universel)» (Christian Porte)

• Jean Moulin (Jean Etévenaux)

• L’Oratoire (Bernard Hautecloque)

• Prague 181/1818 (Bernard Hautecloque)

• Vénérable de la loge jacobine «Philatèles» (Christian Porte)

• Robespierre/Fouché : une relation en lettres de sang (Christian Porte)

• Les Rosati dArras (Christian Porte)

• Thibaudeau (Julien Sapori)

• Lettre de Valladolid (Christian Porte)

• Balzac et Fouché (Julien Sapori)

• Fouché dans «Madame Sans Gêne» de Victorien Sardou (Bernard Hautecloque)

• Junot (Bernard Hautecloque)

• Dernier gouverneur des provinces illyriennes (Julien Sapori)

• Trieste (Julien Sapori)

• Les obsèques (Julien Sapori)

• Fouché, ministre de la police en 1799 (Julien Sapori)

• Fouché, ministre de la police en 1804 (Julien Sapori)

• Ministère de la Police générale (organisation) (Julien Sapori)

Napoléon – son opinion sur Fouché (Julien Sapori)

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