A propos Joseph Fouché et son temps…

Société d’Etudes sur Fouche et son temps

Jean Valjean, le plus célèbre des bagnards de Napoléon

QUATRIÈME ÉPISODE : JEAN VALJEAN DANS LE DROIT PÉNAL

Comme on peut le lire dans Les Misérables, le « ferrement » et le départ des forçats se faisait effectivement dans la cour de la prison de Bicêtre (aujourd’hui Kremlin-Bicêtre, dans le Val-de-Marne). Et on sait que Victor Hugo avait assisté avec d’autres visiteurs à ce spectacle à la fois sordide et grandiose, très prisé par la sensibilité « romantique » de l’époque, et qu’il a évoqué aussi dans un autre roman, « Le dernier jour d’un condamné » (paru en 1829).

À Bicêtre, plusieurs convois se constituaient chaque année à destination des divers bagnes. Les détenus étaient enchaînés par le cou et formaient des « cordons » de vingt-quatre individus qui, réunis, constituaient la « chaîne ». Le voyage se faisait à pieds, sur des charrettes ou par la voie fluviale. Une fois à destination, les condamnés recevaient leur uniforme des bagnards : blouse rouge, pantalon jaune et bonnet (rouge pour les condamnés à temps, vert pour ceux à perpétuité). Au bagne, ils se voyaient attribuer un numéro de matricule (celui de Jean Valjean était le 24601 – un astéroïde, nommé Jean Valjean, ajoute officiellement ce numéro à son nom, manière de lui rendre hommage !). Les bagnards étaient chargés d’effectuer des travaux de force au profit du Ministère de la Marine qui en avait la responsabilité. On sait que Victor Hugo avait aussi visité en 1839 le bagne de Toulon qui, établi en 1748, sera supprimé en 1873 à la suite de l’ouverture de ceux de Cayenne et de Nouvelle-Calédonie. C’était le plus important en France, pouvant héberger jusqu’à 4 000 forçats. Pendant la période napoléonienne, le nombre de ceux-ci fut multiplié par quatre au plan national, ce qui nécessita l’ouverture d’autre bagnes : sur l’actuel territoire métropolitain, ceux de Toulon, Brest, Rochefort, Nice et Lorient, fonctionnaient donc à plein régime au bénéfice d’un pouvoir politique soucieux du rétablir l’ordre public après la période chaotique de la Révolution. Par ailleurs, les religieux appartenant à l’ordre hospitalier de Saint-Jean-de-Dieu, souvent affublés du surnom de « frères ignorantins », avaient effectivement ouvert une école au bagne de Toulon. Ce sont eux qui, dans « Les Misérables« , apprennent à lire et à écrire à Jean Valjean.

Le « passeport jaune » qui stigmatisait Jean Valjean après sa libération, et qui suscitait l’hostilité des populations dans les villages qu’il traversait, était une création napoléonienne. Il avait été formalisé par un décret du 19 ventôse an XIII (10 mars 1805), avant d’être définitivement institué par le Code pénal de 1810. Cette « surveillance de haute police » visait différentes catégories de malfaiteurs considérés comme particulièrement dangereux, et notamment les anciens condamnés au bagne qui y étaient systématiquement soumis pour toute leur vie. Ils étaient tenus de montrer ce passeport aux autorités au cour de leurs déplacements et, selon une certaine périodicité, dans leurs lieux de résidence, afin qu’on puisse contrôler leur présence effective. Dans les villages, c’était le maire, en sa qualité d’agent de l’État, qui était chargé de cette surveillance : autant dire que les anciens forçats étaient placés en permanence sous le regard désapprobateur de la société, et que toute réinsertion leur était très difficile. C’est cette raison qui avait poussé Jean Valjean à adopter une autre identité une fois arrivé à Montreuil-sur-Mer. Mais la révélation de son passé de galérien avait mit fin à l’ascension sociale de « Monsieur Madeleine » (fausse identité qu’il avait adopté), l’obligeant dès lors à vivre caché jusqu’à la fin de ses jours. Ce dispositif fut supprimé en 1885 et remplacé par l’interdiction de paraître dans certains lieux, aujourd’hui encore en vigueur.

Qu’il s’agisse du « faux » Jean Valjean ou des « vrais » Maurin, Vidocq ou Menard (pour diverses raisons, les guillemets sont de rigueur…), on peut constater qu’il s’agissait de personnes coupables de faits relevant, selon les critères actuels, de la petite ou moyenne délinquance. Les bagnards étaient effectivement, dans leur grande majorité, des condamnés pour vols, fraude, contrebande, désertion etc. Les véritables criminels, ceux qui avaient commis des atrocités, ne se retrouvaient pas au bagne, mais étaient condamnés à mort, la guillotine ne chômant pas sous Napoléon. Mais les bagnes étant, aussi, des écoles du crime, Monsieur Madeleine (ou plutôt Victor Hugo…) avait incontestablement raison de dire que « les galères font le galérien », bien plus que les délits commis par ces pauvres « misérables ».

Julien Sapori

Jean Valjean, le plus célèbre des bagnards de Napoléon

TROISIEME EPISODE : LE « BON JUGE » DE CHATEAU-THIERRY : L’affaire du vol du pain par Jean Valjean est probablement un des passages les plus connus du roman « Les Misérables » de Victor Hugo, voir de la littérature française. Victor Hugo était hanté par la disproportion entre l’infraction commise et la sanction, disproportion qui fait d’un honnête homme un galérien.

« C’est la seconde fois que, dans ses études sur la question pénale et sur la damnation par la loi, l’auteur de ces lignes rencontre le vol d’un pain comme point de départ du désastre d’une destinée » écrit-il dans le texte même de son roman (en parlant de lui même à la troisième personne), avant de poursuivre : « Claude Gueux avait volé un pain ; Jean Valjean avait volé un pain. Une statistique anglaise constate qu’à Londres quatre vols sur cinq ont pour cause immédiate la faim » (« Les Misérables »). La référence à Claude Gueux nous rappelle que Victor Hugo avait publié quelques années auparavant, en 1834, son roman « Claude Gueux », tiré de la véritable histoire de ce bagnard condamné à mort.

Il est intéressant de noter que « le bon juge » Paul Magnaud (1848-1926), alors en poste au tribunal de Château-Thierry, dans l’Aisne, a acquitté en 1898 une certaine Louise Menard, jeune fille-mère qui avait volé un pain parce qu’elle était affamée, remboursant lui-même, sur ses deniers personnels, le boulanger. Cette décision a fondé la notion d’état de nécessité qui figure de nos jours dans le droit positif français (cf. l’actuel article L 122-7 du Code pénal) et que tous les étudiants en droit connaissent. Sans pouvoir établir un lien direct entre Jean Valjean et Louise Menard, il est toutefois certain que Paul Magnaud avait lu « Les Misérables » (et, très probablement, aussi « Claude Gueux« ) : a-t-il pensé à l’élagueur d’arbres de Faverolles au moment où il a pris sa décision historique ? Rien ne l’atteste, mais rien n’empêche non plus de le penser compte tenu du succès absolument extraordinaire que le roman de Victor Hugo avait connu au XIX° siècle.

En revanche, il est certain que pour ce qui concerne la personnalité de Jean Valjean, Victor Hugo s’est inspiré du célèbre Eugène-François Vidocq (1775-1857), qu’il avait connu personnellement vers 1849, à l’époque où il débutait la rédaction des Misérables. Vidocq avait été condamné une première fois à huit ans de bagne en 1796 pour faux en écritures publiques ; il avait d’ailleurs essayé de s’évader, en forêt de Compiègne, lors de son transfert du Pas-de-Calais vers Bicêtre. Comme Jean Valjean, il était doté d’une force herculéenne, avait tenté de s’évader à plusieurs reprises et avait été enfermé au bagne de Toulon. La réalité a bien dépassé la fiction, la réussite de Jean Valjean étant restée, finalement, plus modeste que celle, extraordinaire, qu’a connu celui qui fut surnommé le « Napoléon de la police ».

Julien Sapori