A propos Joseph Fouché et son temps…

Société d’Etudes sur Fouche et son temps

Jean Valjean, le plus célèbre des bagnards de Napoléon

Premier épisode : un élagueur picard

Victor Hugo fait naître son héros en 1769, la même année que Napoléon. « Jean Valjean était d’une pauvre famille de paysans de la Brie. Dans son enfance, il n’avait pas appris à lire. Quand il eut l’âge d’homme, il était émondeur à Faverolles. Sa mère s’appelait Jeanne Mathieu, son père s’appelait Jean Valjean ou Valjean, sobriquet probablement, et contraction de Voilà Jean » (Les Misérables).

Les frontières de la Brie sont assez approximatives, mais une des parties qui la composent (la « Brie Pouilleuse ») comprend le sud du département de l’Aisne, où se trouve Faverolles. Cette commune proche de Villers-Cotterêts comptait au recensement de 1793 450 habitants. Victor Hugo connaissait et appréciait le département de l’Aisne, et on sait que le 29 juillet 1835, avec sa maîtresse Juliette Drouet, il avait visité le donjon de Septmonts, à seulement 24 km de Faverolles, y laissant d’ailleurs un graffiti que l’on peut toujours y voir. L’annuaire Paul Douay nous précise aussi qu’en 1912 il existait une boulangerie à Faverolles (1).

Jean Valjean était donc émondeur (ou élagueur) : c’est une précision importante, qui explique son exceptionnelle habilité dans l’escalade. Ayant perdu tôt ses parents, il vit chez sa sœur aînée, veuve et mère de sept enfants dont il a, de fait, la charge.

L’hiver 1795 est particulièrement rude : en janvier, la température descend à moins 23°, et la Seine est gelée pendant quarante-deux jours. C’est à cette époque que le général Pichegru réussit à s’emparer, avec sa cavalerie, de la flotte hollandaise prisonnière des glaces dans le Zuydersee. Ce froid s’accompagne bien sûr d’une terrible disette, et c’est dans ce contexte que Victor Hugo décrit la détresse de la famille de Jean Valjean, réduite à la famine. « Un dimanche soir » raconte le romancier, « Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l’Église, à Faverolles, se disposait à se coucher, lorsqu’il entendit un coup violent dans la devanture grillée et vitrée de sa boutique. Il arriva à temps pour voir un bras passé à travers un trou fait d’un coup de poing dans la grille et dans la vitrine. Le bras saisit un pain et l’emporta. Isabeau sortit en hâte ; le voleur s’enfuyait à toutes jambes ; Isabeau courut après lui et l’arrêta. Le voleur avait jeté le pain, mais il avait encore le bras ensanglanté. C’était Jean Valjean » (Les Misérables).

Ce dernier, capturé, est condamné à cinq ans de bagne et, quelques mois plus tard, le 22 août 1796, il est « ferré » dans la cour de Bicêtre. Victor Hugo précise que ce jour-là on fêtait à Paris la victoire de Montenotte, emportée par un certain général « Buona-Parte », (ce qui est une erreur, la bataille ayant eu lieu en réalité le 12 avril 1796) ; mais tout au long de son récit, le romancier a « semé » des dates, vraies ou fictives, communes aux destins des deux hommes, désirant ainsi souligner le parallèle et le contraste entre le « misérable » et l’ « âme du monde » chère à Hegel.

Il est peu probable qu’un véritable Jean Valjean ait vraiment existé à Faverolles. Les recherches que j’ai effectué dans les registres paroissiaux de la commune et aux alentours sont restées sans résultats : aucun Valljean, Mathieu ni même Maubert n’y est mentionné. On peut simplement constater que les prénoms « Jean » et surtout « Jeanne » y sont très répandus, ce qui n’est pas une découverte ni une spécificité locale.

Par ailleurs, dans le roman, Victor Hugo prend la précaution de faire préciser par l’inspecteur Javert que les recherches effectuées par la police dans ce village, trente ans après le cambriolage de la boulangerie, n’ont pas abouti : manière de « fermer la porte ». « La famille de Jean Valjean n’y est plus. On ne sait pas où elle est. Vous savez, dans ces classes-là, il y a souvent de ces évanouissements d’une famille. On cherche, on ne trouve plus rien. Ces gens-là, quand ce n’est pas de la boue, c’est de la poussière » (Les Misérables). En l’espèce, de la poussière romanesque.

Avis aux historiens et généalogistes qui mélangent Histoire et Littérature…

Julien Sapori

(1) Repris dans : Bourgeois (Patrick) et Rolland (Denis), Il y a 100 ans – En Soissonnais – 1000 cartes postales, Société historique de Soissons et Le Vase Communiquant, Epernay, Le Réveil de la Marne, s.d., p. 145.

Le rôle de Fouché dans la naissance du cimetière de Picpus

Au cœur de la Terreur, la guillotine s’installe « Place du Trône Renversé » (l’actuelle Place de la Nation à Paris). Entre le 14 juin et le 27 juillet 1794, 1 306 personnes y sont décapitées. Que faire de ces cadavres ? À proximité, il n’existe aucun cimetière, et il serait « incorrect » de leur faire traverser Paris, dans des charrettes dégoulinantes de sang… On décide donc de les enterrer dans le jardin du Couvent des Chanoinesses de Saint Augustin, appelé couramment « Picpus » (de nos jours dans le 12e arrondissement).

Les religieuses y avaient été chassées le 2 mai 1792 et le site était devenu depuis un bien national. C’est là que qu’on creuse dans la plus grande discrétion la première fosse commune ; d’autres suivront. Pendant 44 jours, on y enterre pêle-mêle des inconnus et des gens du peuple mais aussi le « Gotha » de l’aristocratie française, appartenant aux famille Narbonne, Clermont-Tonnerre, Saint-Simon, de Biron, La Tour du Pin, Noailles, Saint-Aignan, Montmorency, etc. N’oublions pas les seize Carmélites de Compiègne, immortalisées par la pièce de Bernanos. Les massacres prennent fin avec la mort de Robespierre, après quoi les descendants de certaines victimes se regroupent et achètent la propriété pour la transformer en cimetière privé. À ce stade, la plus grande discrétion s’impose.

C’est ici qu’intervient Joseph Fouché. Ses policiers sont informés par une dénonciation anonyme du 8 mai 1805, que « des parents des victimes de la Révolution ont formé rue de Picpus, au numéro 7, un établissement propre à perpétuer le souvenir des malheurs que le Gouvernement cherche à faire oublier. (…) Mme de Nicolay, propriétaire d’une maison à Picpus, fait faire annuellement dans sa chapelle un service en l’honneur des guillotinés ; là se rendent des hommes de haut parage qui assistent à cette cérémonie lugubre. On fait une quête dont le produit est très considérable ». Fouché fait surveiller les offices religieux et se tâte : que faut-il faire, interdire ou autoriser ? Il finit par apprendre que le beau-fils de l’Empereur, Eugène de Beauharnais, fait partie des souscripteurs et décide donc de renoncer à toute interdiction.

Depuis, Picpus est devenu un lieu de pèlerinage : ça serait sans doute excessif de dire que c’est « grâce à Fouché », mais il est incontestable qu’à cette époque l’omniprésent ministre de la police avait comme objectif de concilier, sous le sceptre de Napoléon, la France de l’Ancien Régime et celle de la Révolution.

Julien Sapori