A propos Joseph Fouché et son temps…

Société d’Etudes sur Fouche et son temps

Gilets jaunes : Non, la presse ne doit pas être un bouc émissaire !

La violence contre les médias ne cesse de croître, week-end après week-end, un peu partout en France. Coups, menaces de viol, tentative d’incendies, blocage de dépôts de journaux, injures et intimidation contre les reporters se sont multipliés sur l’ensemble du territoire, dans le cadre du mouvement des « Gilets jaunes ».

Certes, la presse n’est pas exempte de reproches mais aucune défiance, ni désaccord avec une ligne éditoriale, un titre ou un reportage ne sauraient justifier les violences qui se sont multipliées ces dernières semaines.

Des journalistes sont empêchés d’exercer, insultés, malmenés physiquement, voire blessés, par des manifestants et/ou des policiers. Des journaux font face à des intimidations et à des blocages de parution. Sur les réseaux sociaux, les invectives sont légion à l’encontre des médias… la liste des atteintes à la liberté de la presse s’allonge inexorablement.

N’en déplaise aux accusateurs de tous poils, non, la presse ne doit pas être le bouc émissaire de toutes les frustrations, de toutes les déceptions, de toutes les incompréhensions ! Il n’est pas acceptable de voir des hommes politiques et autres acteurs sociaux accuser le journaliste des pires turpitudes au seul motif que les édiles sont incapables de convaincre du bien-fondé de leurs analyses.

Le simple constat qu’il faille désormais à des journalistes des agents de protection pour espérer rentrer sains et saufs à leur rédaction est inadmissible.

Cette « chasse à la presse » et à ses représentants rappelle de biens mauvais souvenirs à tous ceux qui n’oublient pas qu’empêcher les journalistes de faire leur travail, c’est empêcher les citoyens d’être informés, c’est tout simplement menacer la démocratie au profit de la pensée unique !

La tentation a toujours été grande de contrôler la presse à défaut de la maitriser. En avril 1804, un certain Napoléon Bonaparte voyait lui aussi la presse comme le bouc émissaire de ses difficultés et demandait à Fouché de « réprimer un peu les journaux, d’y faire mettre de bons articles, de faire comprendre aux rédacteurs que le temps n’est pas éloigné où, m’apercevant qu’ils ne me sont pas utiles, je les supprimerai avec tous les autres et je n’en conserverai qu’un seul  ; … que le temps de la Révolution est fini et qu’il n’y a plus en France qu’un parti  ; … que je ne souffrirai jamais que les journaux disent ni fassent rien contre mes intérêts ».

Ouf ! Macron n’est pas Napoléon et Castaner encore moins Fouché !

La problématique des rapports de Napoléon avec la presse, via Fouché, est spécialement analysée dans trois articles du  » Dictionnaire Fouché  » :  » Lettre de Luxembourg « ,  » Lettre de Stupinigi  » et  » Lettre de Valladovid  » (auteur : Christian Porte).

Christian Porte

 

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Une plaque commémorative de la mort de Fouché à Trieste ?

Aucune rue, monument ou plaque ne rappelle l’existence de Joseph Fouché. Ce n’est pas le cas pourtant d’autres personnages controversés de l’époque, qu’il s’agisse de la Terreur ou de l’Empire.

A Paris, au moins deux plaques sont dédiées à Robespierre et une à Talleyrand ; et en ce qui concerne Saint-Just, sa ville natale de Decize (Nièvre) en a inaugurée une à son nom en 2017, afin de célébrer les 250 ans de sa naissance. Le conventionnel Barère, qui avait envoyé Fouché à Lyon avec ces consignes : « Lyon perdra son nom, sera appelée Ville Affranchie. Elle sera détruite. Tout ce qui fut habité par le riche sera démoli« , possède aussi une plaque dans à Tarbes. Je trouve normal qu’on se rappelle ainsi de l’Histoire, des ses moments glorieux comme de ses moments dramatiques. Une plaque ce n’est pas un hommage, c’est un « rappel« .

Mais la France ne veut pas se rappeler de Fouché. Peut-être qu’à l’étranger on trouvera de bonnes volontés pour le faire ? Le duc d’Otrante avait été condamné à l’exil lors de la Restauration. Je rappelle qu’à l’origine de cette sanction on ne retrouve pas les persécutions qu’il organisa à Lyon en 1793/94, mais le fait qu’il ait voté la mort du roi et prit des responsabilités ministérielles pendant les Cent Jours. C’est donc en exil, à Trieste, qu’il meurt le 26 décembre 1820. Dans cette ville il n’a laissé aucun mauvais souvenir ; bien au contraire, en qualité de dernier gouverneur des Provinces Illyriennes (ensemble administratif comprenant la ville de Trieste), en 1813, il se distingua pour sa bienveillance et toute une série de réformes fort appréciées. Serait-il possible qu’une plaque soit érigée sur sa dernière demeure, le Palazzo Vicco, siège de l’archevêque de la ville, à l’occasion du 200ème anniversaire de sa mort ?

Voici le texte que je propose (en français et en italien).

Dans cette maison est décédé en exil le 26 décembre 1820 Joseph Fouché, duc d’Otrante, « un singulier personnage qui frappa Napoléon d’une sorte de terreur » (Balzac). Il fut à trois reprises ministre de la police entre 1799 et 1815, et le dernier gouverneur des Provinces Illyriennes en 1809.

In questa casa è morto in esilio il 26 dicembre 1820 Joseph Fouché, duca d’Otranto, « quel genio profondo che colpi’ Napoleone di una specie di terrore » (Balzac). Fu tre volte ministro della polizia fra il 1799 e il 1815 et l’ultimo governatore delle Province Illiriche nel 1809.

Merci d’avance de me faire part de vos opinions et suggestions.

Julien Sapori

Le parcours chaotique de Fouché…

Samedi 16 mars 2019, à partir de 14h30, j’ai présenté le « Dictionnaire Fouché » dans le décor magnifique de la bibliothèque municipale Saint Corneille à Compiègne (photo ci-dessous).

Hasard du calendrier, la bibliothèque accueille actuellement une exposition fort originale dédié à un autre empire : pas celui de Napoléon I ou III (qui étaient ici, à Compiègne, au Palais Impérial, « chez eux »), mais celui interstellaire évoqué par la saga Star Wars ! (photo ci-dessous).

Face à un public particulièrement attentif, les questions ont fusé : Fouché et l’Oratoire, Fouché et les massacres de Lyon, Fouché et son exil etc.

Voici le texte de mon allocution introductive :

« A proprement parler, ce dictionnaire n’est pas le premier dans lequel Fouché figure dans une place importante : il a eu, aussi, une place d’honneur dans le « Dictionnaire des girouettes », publié en 1815. Dans ce pamphlet, il a eu droit à « douze drapeaux, chacun correspondant et un retournement : c’est, avec Talleyrand, le score le plus important, le summum de la traîtrise.

C’est vrai, comme l’a écrit Louis Madelin dans sa biographie, que pendant dix-sept ans Fouché a été « le ministre de la veille… et du lendemain », ce qui lui a permis d’être à la tête du ministère de la police sous le Directoire, le Consulat, l’Empire et la Restauration. Peut-on, pour autant, le taxer de « traître » ? Un grand nombre d’historiens ne s’en sont pas privés, à commencer par Castelot.

Mais attention à ne pas tomber dans l’anachronisme historique, c’est à dire à juger une autre époque avec nos critères d’aujourd’hui. On pourrait appeler la Révolution et les régimes qui lui ont suivi pendant une génération « l’ère des loyalismes contradictoires », se succédant et se superposant sans cesse. Cette période tourmentée a mis à mal une vision « morale » de la loyauté, qui se voulait auparavant intangible et immuable : on prêtait allégeance une fois pour toutes et, en cas de bouleversements (ce qui était rare) on mourrait pour son roi ou pour sa religion.

Mais finalement, cette époque a-t’elle vraiment existé ? Selon Machiavel, déjà, il était absurde de rester fidèle à des norme dé-contextualisée (pour utiliser un vocabulaire contemporain). « Un Prince bien avisé » écrivait-il « ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus ».

Faut-il pour autant en conclure que la loyauté en politique n’existe pas ? Faut-il faire l’éloge de la trahison, qui serait la marque d’une personnalité supérieure affranchie des règles de conduite bonnes uniquement pour discipliner le vulgus ? Certains n’ont pas hésité à l’affirmer, tel que le poète Jean Genet, pour qui la trahison n’est pas un moyen, mais un but, car elle s’identifie au libre arbitre.

Pour ma part, je propose une autre interprétation du parcours chaotique de Fouché, moins psychologique et davantage historique. La Révolution n’a pas seulement inauguré une époque de retournements, elle a, aussi, fondé une nouvelle légitimité, supérieure aux régimes qui se succédaient frénétiquement : celle du peuple, fixée dans l’idée de nation et représentée par l’opinion. Autrement dit, ce qu’on appelle aujourd’hui « les idéaux de 1789 ».

Une lecture attentive de l’action de Fouché démontre que l’inamovible ministre de la Police est resté, en toutes circonstances, fidèle aux grandes avancées de la Révolution, incarnées par la souveraineté nationale et l’égalité des droits. Pour l’ancien jacobin régicide, si beaucoup de choses étaient négociables (y compris la forme institutionnelle du régime), il était hors de question de revenir là-dessus. Michelle Vovelle a écrit que Fouché, incontestablement, a été « l’un de ceux qui a contribué à stabiliser sans retour une partie des acquis révolutionnaires« .

Julien Sapori

1815 : Quand les Suisses envahissaient la France (fin)

Selon le Dictionnaire des communes du Jura et nombre de témoignages les Suisses « pillèrent et brûlèrent quelques villages de nos frontières, tels que Les Rousses, Villars-les-Blamont ». « Cette invasion a laissé un malheureux souvenir dans l’esprit des habitants de nos montagnes, qui ne l’ont point encore pardonnée ». Les archives de Morteau déposées aux Archives départementales du Doubs présentent plusieurs pièces attestant du pillage de maisons de particuliers à Morteau, le 15 juillet 1815, par des soldats du bataillon de Zurich.

On s’accuse réciproquement d’exactions : « Des bandes armées avaient pénétré dans le Jura bernois et s’étaient montrés à Bure, Boncourt, Cheveney, dont elles avaient insulté les habitants (…) Le 28 juin, les villages de Damvant et de Reclère furent dûment pillés, et les soldats suisses passèrent la frontière à la poursuite des maraudeurs »[1]. Selon Gabriel Ferry, après l’annonce de la défaite de Napoléon, les Bâlois « se jetèrent sur les villages français de la frontière, pillant, dévastant, incendiant les bâtiments d’exploitation rurale, les maisons, emportant, à l’aide de chariots amenés à cet effet, les récoltes, les provisions, les meubles des campagnards. Barbanègre, pour faire cesser ce pillage, tira sur Bâle, dont les habitants s’empressèrent d’invoquer le secours de 25 000 Autrichiens qui venaient de pénétrer en Suisse sous les ordres de l’archiduc Jean »[2].

La campagne est également émaillée de mutineries et de désordres. La brigade Schmiel refuse ainsi de passer des Franches-Montagnes en France. Le 8 juillet, une brigade entière appartenant aux cantons neutralistes d’Argovie, de Saint-Gall et du Tessin, refusa d’entrer en France et revint, complètement débandée, depuis la frontière jusqu’à Bienne. Le 24 juillet à Valleyres, le bataillon Göldin, qui s’était rebellé durant la campagne de Franche-Comté, fut solennellement désarmé. Il n’y eut donc pas que des Romands à se montrer rétif. Ces mutineries qui viennent s’ajouter aux difficultés de ravitaillement et à la désunion de la Diète le contraignent à mettre fin à son offensive. Désavoué par la Diète qui estime, vers le 22 juillet, que « la malencontreuse expédition a assez duré » et qu’il « est allé trop loin en avant », Bachmann, accompagné par Castella (ci-dessus), rend bruyamment son commandement à la Diète le 26 juillet 1815. Puis, il rentre à nouveau en France, non comme envahisseur, mais pour reprendre à Paris ses fonctions interrompues par les Cent-Jours. Les troupes suisses d’invasion reçurent l’ordre le 31 juillet de regagner immédiatement la Suisse. « Cette courte campagne », remarque Max de Diesbach, avait apporté peu d’honneur aux troupes de la Confédération. Les gens sensés trouvaient d’ailleurs que cette invasion était inutile après la chute de Napoléon, et on attribuait sa cause à l’ambition de quelques officiers supérieurs désireux de se faire bien voir aux Bourbons, afin d’obtenir de belles positions lorsqu’on réorganiserait les régiments suisses au service de France »[3].

Force est de constater que cette promenade militaire ne fut ni longue, ni glorieuse comme le constate William Martin : «Nous n’avons pas lieu d’être fiers de cette campagne, commencée par l’insubordination des chefs, à un moment où il n’y avait plus de risque à être courageux, et terminée par la mutinerie des soldats. Mais c’est notre dernière campagne en territoire étranger, et nous ne pouvons pas la supprimer de l’histoire. Aussi peut-on être surpris de constater à quel point elle a disparu de la mémoire du peuple suisse».

En un premier temps, l’armée se replie en ne tenant plus, en France, que Morteau, Pontarlier, Jougne et Les Rousses, cités évacuées en septembre. La plupart des Suisses sont licenciés hormis ceux employés au siège de forteresse d’Huningue qui tombera le 26 août et sera finalement rasée.

Cette campagne ridicule sur sol français eut du moins le mérite de révéler au grand jour les graves déficiences de l’organisation militaire de la Confédération et les obstacles politiques. Ces soldats ne devaient en tous les cas pas avoir très fière allure. Le général de Castella introduisit ainsi le brassard fédéral (ci-contre) afin de palier à l’habillement hétéroclite de ses troupes. Il faudra d’ailleurs attendre 1914 pour que le général Wille mette fin à cette pratique !

La campagne de Franche-Comté, d’un point de vue suisse, aurait dû lui permettre de se saisir de gages pour obtenir ensuite des grandes puissances victorieuses quelques bandes de territoire le long du Jura et autour des Grisons, ce qui pouvait se justifier par la nécessité d’améliorer les capacités de défense du territoire helvétique. Les Suisses ne prirent même pas la peine d’occuper préventivement La Valteline, ratant ainsi une occasion inespérée de renforcer l’élément latin au sein d’une Confédération plurilingue.

Seul gain territorial pour la Suisse, les 1500 hectares de Cerneux-Péquignot, dans le Val de Morteau, furent cédés au canton de Neuchâtel en 1815. Il est vrai que le nouveau canton ne cherchait pas à inclure d’autres territoires pour ne pas s’encombrer de pauvres villages catholiques. Il avait pourtant été question d’agréger à la Principauté, la vallée du Doubs en amont des Brenets jusqu’à l’entrée de Pontarlier, ainsi que La Cluse dominée par les forts de Joux et du Larmont.

« Au Congrès de Vienne (gravure ci-dessus), les plénipotentiaires de la Suisse essayèrent d’obtenir la cession du fort de Joux, comme garantie de la défense de leur pays et de sa neutralité du côté de la France. Du côté de l’est, la démarcation restera telle qu’elle était établie par le traité de Paris (1814) depuis l’embouchure de la Lauter jusqu’à Saint-Brais dans le département du Haut-Rhin. Elle suivra de là, le Doubs jusqu’au fort de Joux (photo ci-dessous), en sorte que la ville de Pontarlier, situé sur la rive droite du Doubs, appartiendra avec un rayon à la France, et le fort de Joux, situé sur la gauche, à la Confédération helvétique. Du fort de Joux, la ligne suivra la crête du Jura jusqu’au Rhône, laissant le fort de l’Ecluse hors de la frontière de France. Cette demande de cession fut énergiquement combattue et finalement repoussée, grâce aux efforts du comte Auguste de Talleyrand, notre ambassadeur en Suisse »[4]. Seul Genève sut ici tirer son épingle du jeu.

Après avoir vaincu sans gloire des Français déjà vaincus par d’autres, la Suisse recevra tout de même sa part des réparations de guerre imposées à la France. Charles Nodier considérait la Franche-Comté comme « la préface de la Suisse ». Disons que les Confédérés de 1815 -qui n’étaient plus ceux de 1315- se contentèrent en l’occurrence d’une courte introduction. Mais le livre sur cette pitoyable épopée reste à écrire !

Alain-Jacques Czouz-Tornare

[1] Muret et Cérenville, La Suisse en 1815, p. 69.

[2] Supplément illustré, dimanche 24 mai 1896. Le Petit Journal, no 288, p. 171, 7e année.

[3] Max de DIESBACH, « Le général Charles-Emmanuel von der Weid 1786-1845 » in Archives de la Société d’Histoire du canton de Fribourg, tome V, Fribourg 1892, p. 507.

[4] Jules Mathez, Annales du château de Joux et de la seigneurie de ce nom, Pontarlier 1932, p. 387. Archives municipales, Pontarlier, no 11524. Cf. Lucien Bonaparte, La vérité sur les Cent-jours, Annales franc-comtoises : art. Franc-Comtois et Suisses, par C. Fleury.

1815 : Quand les Suisses envahissaient la France (2e partie)

Après la bataille de Waterloo et l’abdication de Napoléon, dont ils ont connaissance depuis une bonne semaine, Bachmann  (ci-contre) général en chef des troupes confédérées et le major général de Nicolas-Antoine-Xavier Castella de Berlens (1767-1830), ancien colonel-commandant du 2e régiment suisse d’infanterie sous le Premier Empire, adjoint à l’inspection générale des troupes suisses en France à la Restauration, chef de l’état-major général de l’armée fédérale sous les ordres du général Bachmann et commandant en second de l’armée, entrent en France par Jougne le 5 juillet, sans l’assentiment de la Diète.

Quelque 20 000 Suisses, dont les flancs sont couverts par deux corps autrichiens, pénètrent en Franche-Comté, la fleur au fusil, pour autant qu’il en est un, occuper ou libérer -à choix- la France voisine. Voyons cela d’un peu plus près. Une chose est certaine. Auteurs Suisses et Français se sont peu épanchés sur le sujet [1]. Juste quelques lignes, p. 183, dans l’Histoire de Pontarlier par M. Malfroy, B. Olivier, P. Bichet et J. Guiraud, publié au Cêtre à Besançon en 1979. Le capitaine Patel a également publié 47 pages de « souvenirs des deux invasions de 1814 et 1815 dans la ville et l’arrondissement de Pontarlier, en 1865.

Tout nous semble désagréable dans cette histoire qui voit une Suisse pourtant destiner à rester neutre, débuter une nouvelle ère de son histoire en se lançant à l’assaut de la Grande Nation vaincue, sous la forme d’une bien tardive incursion militaire outre-Jura. L’opération de Franche-Comté, « cette expédition de flibustiers » aux dires de Fleury [2], « ce fut l’opérette après le drame », selon Guillon [3] (ci-contre). Il n’y aura aucun grand fait d’armes dont on pourra se targuer, « l’ennemi » étant à terre . Les troupes progressent laborieusement en cet été où il ne cesse de pleuvoir, contraignant au même moment une certaine Marie Shelley, à écrire du côté de Cologny, son Docteur Frankenstein pour passer le temps. Ils occupent Jougne, Pontarlier, Joux et Saint-Hippolyte. C’est la brigade Girard qui occupe Jougne, tandis qu’une avant-garde pousse jusqu’à Pontarlier. Le château de Joux et Saint-Hippolyte sont ensuite atteints. La réserve générale composée des anciens soldats au service de France revenus de France en avril, organisés en quatre bataillons de ligne à Berthoud, concentrés à Bienne et dans ses environs, et formant 4 bataillons réunis une brigade sous les ordres du colonel Abyberg, fut chargée de la garde du secteur Pontarlier-Morteau. Objet de leur convoitise, le fort de Joux est investi le 7 juillet. Thivol, -qui la veille avait perdu sa mère, morte près de lui, se défendit bec et ongles. Mais, les 17 et 18 juillet, Fauche-Borel, qui avait procuré les fonds pour l’expédition de La Rochefoucauld, se rendit auprès du commandant de Joux et, par l’entremise d’Alexandre Lémare (ci-dessus) ancien professeur et révolutionnaire à Saint-Claude, devenu agent secret de Louis XVIII, l’amena à arborer, dès le 19, le drapeau blanc, sans attendre les ordres du maréchal Jourdan, commandant la division militaire. Les Suisses atteignent la région du Valdahon, d’Ornans et de Salins sans recevoir un coup de fusil, mais dans la crainte constante d’embuscades d’irréguliers français. L’unité la plus avancée est signalée à l’hôpital du Gros-Bois à environ 15 km de Besançon.  Le peu de résistances rencontrées s’explique par l’absence d’armée française à combattre, ce qui réfute l’invocation d’une menace militaire française de ce côté-là de la frontière. De mauvais renseignements sans doute ! La campagne est marquée par des difficultés d’approvisionnement, des mutineries et des pillages dont les Franc-comtois ont gardé un certain temps des souvenirs. De leurs ancêtres partis guerroyer en terre étrangère, nombre de ces Suisses n’avaient retenus que le comportement de soudard sans le panache qui allait avec [4]. Après le départ des Autrichiens, les Suisses occupent Les Rousses. Les dégâts s’élevèrent à 385.679 francs français et Louis XVIII de retour autorisa les communes des Rousses et du Bois-d’Amont à vendre 100 hectares de bois du quart des réserves dans la forêt du Risoux alors encore français. La grande redoute de 1815 -en fait un grand amas de terre- existe toujours aux Rousses.

Alain-Jacques Czouz-Tornare

[1] Parmi les exceptions : Denis Borel, « Troupes neuchâteloises en Franche-Comté en juillet 1815 (Pions minuscules dans une Europe agitée) », Revue Militaire Suisse, 130 (1985), cahier 11.

[2] Fleury, Francs-Comtois et Suisses, Besançon 1865, p. 147.

[3] Guillon, Napoléon et la Suisse, chap. IX, p. 313.

[4] Jules Mathez, Annales du château de Joux et de la seigneurie de ce nom, Pontarlier 1932, p. 386. Archives municipales, Pontarlier, no 11524.

1815 : Quand les Suisses envahissaient la France (1re partie)

Alors comme cela il faudrait croire ceux qui nous disent que la Suisse depuis Marignan, 1515, ne se seraient plus aventurer en terre étrangère pour son propre compte. C’est occulter la pitoyable et curieuse campagne militaire qu’elle mena en Franche-Comté au début de l’été 1815 (1), il y a de cela exactement 200 ans…

Malgré une neutralité toute fraichement acquise au Congrès de Vienne, les Suisses s’offrent le grand frisson de l’invasion du grand voisin, une fois celui-ci à terre il va sans dire. En refusant d’emblée d’entrer en matière avec Napoléon lors des Cents jours, la Diète suisse, observatoire et baromètre des rapports de forces en Europe, anticipe l’échec qui attend l’empereur des Français. Le 3 mai, la Diète, cédant à la pression des diplomates et des militaires alliés qui l’avaient sommée de conclure une convention militaire avec eux, accepte de négocier une alliance qui est signée le 20 mai et ratifiée par les cantons le 12 juin 1815, six jours avant Waterloo. Elle s’engagea à une action limitée aux côtés des grandes puissances dans la guerre que celles-ci faisaient une dernière fois à Napoléon.

Tout est curieux dans cette guerre des Suisses et en tout premier lieu le choix de l’invasion de la France voisine par le canton de Vaud. La principauté de Neuchâtel et l’arc jurassien dans son ensemble offrent également des axes de pénétration. Passer par Monts et surtout par Vaud, permet d’occuper ce que les Bernois sont toujours enclins à nommer le Pays de Vaud et que le général Bachmann (photo ci-contre) considèrent « comme un ennemi à surveiller ». Durant les Cent-Jours pas moins de trois divisions cantonnèrent sur territoire vaudois, toutes ayant à leurs têtes des colonels fribourgeois plutôt hostiles et fieffés réactionnaires tels Gady ou Girard [2]. De là à y voir une force d’occupation il n’y a qu’un pas. Au final ce n’est pas moins de 25 000 hommes qui vont pénétrer en Franche-Comté sous les ordres du général glaronnais Nicolas-François de Bachmann-Anderletz -vieux monarchiste ayant consacré toute sa carrière militaire à l’Ancien Régime- et de Nicolas Antoine Xavier Castella de Berlens (photo ci-contre), son chef d’état-major, patricien fribourgeois ultra réactionnaire. Major général commandant en 2e de l’armée de la Confédération, Castella de Berlens participe à l’invasion de la France en protégeant les ailes droite et gauche des corps des généraux de Schwarzenberg et de Frimont. Il est secondé par Nicolas de Gady qui, lui aussi, n’avait d’yeux que pour l’Ancien Régime, tandis que 6 000 hommes soit une dizaine de bataillons sous les ordres de Charles d’Affry, coopèrent au siège d’Huningue (gravure ci-dessous) tenus par Barbanègre (1772-1830) avec les Autrichiens du 22 juin au 26 août.

Il s’agit officiellement de protéger la Suisse menacée. Toutefois, c’est sur Bâle et Genève que pesa manifestement la plus forte menace, avec un général Desaix entreprenant. Sonnenberg commandait 2 400 hommes, soit deux bataillons fédéraux, un vaudois et un fribourgeois ainsi que la milice genevoise sous les ordres de Pictet de Rochemont. Visiblement, les Confédérés étaient prêts à sacrifier leur nouveau partenaire.

Question prépondérante : Les Français représentaient-ils vraiment une menace ?               Les 8 000 hommes du corps d’observation du Jura commandé par Lecourbe « l’énergique soldat de la campagne d’Helvétie » 16 ans plus tôt, étaient échelonné de Bâle au Fort de l’Écluse. Au sud, l’armée des Alpes de Suchet se composait de 23 000 hommes répartis entre le Pays de Gex et le Dauphiné, tandis qu’au nord de la Suisse, Rapp devait tenir les Vosges et la frontière rhénane, avec l’armée du Rhin composée seulement de 23 000 hommes.

Le 25 juin, le général Lecourbe (1758-1815), (gravure ci-contre) Commandant du corps d’observation du Jura, informe Bachmann de l’abdication de Napoléon et l’invite à des pourparlers tandis que le général Laplane, depuis Pontarlier, en fait de même auprès de Gady à Yverdon. De Zurich, le 2 juillet 1815, le comte Auguste de Talleyrand, ambassadeur de France en Suisse, écrit au comte de Jaucourt : « A la suite d’une assemblée tenue, le 27 juin, par les maires de l’arrondissement de Morteau, on a arboré dans cette ville et dans toutes les communes de l’arrondissement le drapeau blanc. Pontarlier n’aura pas même besoin de la présence des troupes alliées pour se déclarer spontanément. M. de Nouvier, sous-préfet de Saint-Hippolyte pour le roi, est rentré le 29 au matin, dans ses fonctions, rappelé par les habitants ». L’agent royaliste jurassien Lemare, dans sa Relation d’un voyage fait dans le Jura, les 6, 7, 8 et 9 juillet 1915, le reconnait lui-même : « Tout était déjà fini dans le Jura avant l’entrée des alliés. Les bons avaient été soutenus, encouragés par les écrits et les nouvelles qui avaient circulé ; les Bonapartistes étaient terrifiés et n’avaient plus aucun espoir du triomphe de Bonaparte. Le cœur de tous n’était point encore changé, mais leur esprit était convaincu ». Une convention d’armistice est même signée le 3 juillet 1815, puis un cessez-le-feu à Strasbourg quatre jours plus tard. Tout est bien qui finit bien. Enfin pas tout à fait. Barbanègre se défend comme un beau diable à Huningue, menaçant Bâle, tandis que des corps-francs font le coup de feu sur la frontière et font de fréquentes incursions dans les villages sur la frontière. Dans un premier temps, la Diète insiste pour que le général Bachmann s’en tienne à un des mesures défensives à l’intérieur des frontières ou à défaut, à la prise de positions défensives favorables sur territoire français. L’ancien lieutenant-colonel du régiment de Salis-Samade au service de France sous l’Ancien Régime a alors pour tâche d’occuper la frontière durant la dernière guerre de coalition contre Napoléon, en groupant son armée dans une position centrale d’intervention entre le lac de Neuchâtel, Soleure et Aarberg. Dans ce contexte, il aurait été plus utile à la Confédération de mettre la main sur le Pays de Gex, voire le Chablais ou le Faucigny. L’action est en soi inutile puisque l’empereur a abdiqué et que le roi Louis XVIII est sur le point de réintégrer le château des Tuileries, le 9 juillet 1815.

Menacée par quelques pillards, Jougne en appelle à l’aide aux Confédérés pour se préserver des coups de main des troupes irrégulières. C’est du pain bénit pour Nicolas-François Bachmann-An der Letz (1740-1831), commandant en chef des troupes confédérées qui tient à sa revanche sur cette Révolution française qui a fait exécuté son frère, major des Gardes-Suisses, en place publique, à la suite de la journée du 10 août 1792. Bien décidé à en découdre et à voler au secours de la victoire,  Bachmann affirme dans son ordre du jour du 5 juillet 1815, qu’une seule cause, les pillages des corps-francs, avait déterminé les Suisses à prendre l’offensive. Il est donc officiellement question de pourchasser des corps francs et de tenir des positions défensives favorables. Il fallait en effet compter avec l’opposition des corps francs résolument fidèles à Napoléon. Car même après la seconde abdication de Napoléon le 22 juin et son embarquement à bord du navire anglais le Bellerophon le 15 juillet, des corps francs et des grognards bonapartistes continuent à sillonner la France et à se battre contre les troupes coalisées. Dans le Doubs, un groupe de corps francs bonapartistes animé par le colonel Auguste de Chambure continua à harceler l’ennemi, à couper les convois. A Goumois, un engagement les opposa à une compagnie royaliste commandée par de La Rochefoucauld. Le comte de Montjoie y trouva la mort »[2]. Des Français s’opposent donc à d’autres Français.

On ne s’arrêtera pas à ce genre de considération. Le prétexte à une intervention suisse est tout trouvé et il faut, qui plus est, « venger » une action française contre le village ajoulot de Bure et pour ce faire Bachmann lance une de ses brigades contre le fort de Blamont qui ne résiste pas. Pour la dernière fois, les troupes confédérées passent la frontière.

Alain-Jacques  Czouz-Tornare

[1] Voir notre article : « L’étrange invasion de la Franche-Comté par les Suisses en juillet 1815 ». Episodes 1 et 2. Magazine Le Sept. 16 novembre 2015. http://www.sept.info/letrange-invasion-de-la-franche-comte-par-les-suisses-22/Version papier : « L’étrange invasion de la Franche-Comté par les Suisses ». Sept, décembre 2015/janvier 2016, no 7, p. 90-99. Voir de David Auberson et d’Alain-Jacques Czouz-Tornare : « 1815. L’année où la Suisse envahit la France » in Le Congrès de Vienne et le Canton de Vaud 1813-1815, BHV, Bibliothèque Historique Vaudoise 144, Lausanne 2017, sous la direction d’Olivier Meuwly, 5e partie « Un voisinage en ébullition », p. 338-363. Voir notre communication « Les Fribourgeois dans le Canton de Vaud et l’invasion de la Franche-Comté en juillet 1815 ». Colloque à l’occasion du bicentenaire du maintien de l’indépendance vaudoise : Le Congrès de Vienne et le Canton de Vaud 1813-1815 », 27-28-29 novembre 2014. Casino de Montbenon + Palais Rumine Lausanne.Voir notre communication « Les Fribourgeois dans le Canton de Vaud et l’invasion de la Franche-Comté en juillet 1815 ». Colloque à l’occasion du bicentenaire du maintien de l’indépendance vaudoise : Le Congrès de Vienne et le Canton de Vaud 1813-1815 », 27-28-29 novembre 2014. Casino de Montbenon + Palais Rumine Lausanne.

[2] Les Comtois de Napoléon, p. 52.vv

Palazzo Vicco à Trieste : souvenons-nous de Fouché !

Curiosité sur Joseph Fouché et l’Italie : ce petit reportage filmé (Umberto Bosazzi racconta la storia di Palazzo Vicco al Notiziario del …) concernant le Palazzo Vicco, à Trieste, où le duc d’Otrante termina sa vie en décembre 1820. Ironie du sort, depuis plus d’un siècle la dernière demeure de Fouché est devenue… l’évêché de la ville !

Les commentaires « historiques » du reportage ne sont que d’un intérêt fort limité et font appel aux poncifs habituels sur le traître, le comploteur etc. ; rien de nouveau donc, de toute manière on reste dans le domaine de l’opinion. Mais la conclusion est intéressante car totalement fausse : on y raconte que Fouché serait mort dans ce palais « seul et dans la misère ». Dans la réalité Fouché est décédé entouré de l’affection des siens : son fils Athanase est rentrée bride abattue de Vienne, avant de l’embrasser hors d’haleine et en larmes, tandis que les nombreux napoléonides de Trieste (plus particulièrement Jérôme Bonaparte et Planat de La Faye) défilaient à son chevet pour le saluer. Et il est mort non pas pauvre ni même riche, mais richissime (peut-être la 5e fortune de France !).

Pour en revenir au Palazzo Vicco aucune plaque rappelle qu’un homme d’État de première importance y a vécu et y est mort. On devine que les évêques qui s’y sont suivis n’y tenaient pas spécialement… On les comprend ! Mais l’année prochaine deux siècles se seront passés depuis la mort de Joseph Fouché : peut-on imaginer que ce laps de temps puisse permettre, finalement, de tourner la page de la controverse et de laisser la place à l’HISTOIRE ? Je propose que la Société d’Études sur Joseph Fouché et son Temps soit à l’origine d’une telle initiative. Si l’évêque refuse cette proposition, on pourrait envisager une simple plaque posée sur le trottoir. J’invite les lecteurs du présent à manifester leur opinion par le biais du blog. Si l’idée est considérée comme recevable, nous aurons 21 mois pour la réaliser ! A vos plumes…

Julien Sapori