La promenade en mer de Fouché

Le 30 avril 1816, lors de la visite officielle à Trieste de l’empereur autrichien François Ier, alors qu’il inspectait la frégate Austria ancrée dans la rade, un certain John Allen, défini comme « agent maritime américain basé à Trieste », l’invite à visiter le navire américain Richmond récemment arrivé de Philadelphie avec une riche cargaison. L’empereur accepte, et cet américain particulièrement entreprenant a ainsi l’occasion de lui exposer son idée de faire construire un paquebot à vapeur permettant de relier Trieste à Venise.

Le 30 novembre de l’année suivante, est publié à Trieste un édit impérial qui encourage l’initiative privée visant à entreprendre la navigation à vapeur. Allen ne perd pas de temps : après avoir pris les décisions nécessaires, il obtient le 21 décembre un privilège exclusif de 15 ans pour gérer une ligne de navigation à vapeur entre Trieste et Venise. Le 2 novembre 1818, salué par les applaudissements d’une foule enthousiaste, le Carolina prend la mer depuis les chantiers Panfili de Trieste. Pendant quatre mois, non seulement il est le premier bateau à vapeur à naviguer dans l’Adriatique, mais même le deuxième en Méditerranée, ayant été précédé de peu par le Ferdinand Ier de Naples.

Le Carolina est un bateau à aubes, construit sur des plans londoniens et équipé d’un moteur à vapeur Boulton Watt conçu par James Cook de Glasgow. Il parvient, début décembre 1818, à parcourir une distance de 18 miles en deux heures. Mais dès l’année suivante, Allen, dégoûté par une série de revers qui avaient entravé l’exploitation de la ligne, vend l’entreprise et le privilège à l’ingénieur naval anglais William Morgan, arrivé de Milan l’année précédente, où il s’était lié d’amitié avec le comte Federico Confalonieri, membre d’une société qui avait pour objectif la création d’une ligne de navigation à vapeur sur le Pô jusqu’à Venise et, probablement, aussi jusqu’à Trieste.

L’invention suscite le plus grand intérêt et une profonde curiosité parmi les Napoléonides exilés à Trieste. Au printemps 1819, Elisa Bonaparte chargea George Hepburn, un marchand anglais vivant dans la ville, de lui organiser un voyage d’agrément à Pola. Vers le mois de mai 1820, son frère Jérôme Bonaparte loue le Carolina pendant deux heures pour 320 florins, et a fait une excursion avec lui dans le golfe, invitant à bord ses plus éminents compatriotes vivant dans la ville, dont Joseph Fouché avec qui ils avaient tous d’excellentes relations. Jérôme est tellement enthousiasmé par cette nouveauté qu’il envisage de construire lui-même des bateaux à vapeur.

Quinze ans plus tôt, cependant, l’attitude de son frère Napoléon avait été bien différente lorsque, recevant Robert Fulton, le créateur du bateau à vapeur venu lui soumettre son invention. « Comment monsieur ?» lui avait-il dit, « Feriez-vous naviguer un navire contre le vent et contre le courant en allumant un feu de joie sous le pont ? S’il vous plaît excusez-moi. Je n’ai pas le temps d’écouter de telles absurdités ». Cependant, Fulton était parvenu à se faire entendre, à tel point que l’empereur avait chargé une commission d’évaluer le projet, mais cette commission ne réalisa pas son énorme potentiel et finalement s’exprima en des termes défavorables. C’est ainsi que le premier navire à vapeur du monde, le Clermont, n’a pas navigué sur la Seine mais, deux ans plus tard, sur l’Hudson à New York…

Sergio DEGLI IVANISSEVICH

Vice-président de la Società di Minerva de Trieste

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