Le congrès de Prague, une défaite diplomatique de Napoléon (4 et fin)

Un congrès qui annonce la diplomatie du XIXe siècle

Cette défaite diplomatique devient d’ailleurs une défaite militaire quelques mois plus tard avec la bataille de Leipzig en octobre 1813. J’en viens à la thèse de votre article. Dans son introduction, vous rappelez que les contemporains de l’événement puis les historiens ont souvent considéré que le congrès de Prague avait été vain, inutile. Or selon vous, il convient au moins de nuancer ce jugement. En quoi faut-il le réviser ?

 Retraite de Napoléon après la bataille de Leipzig, le 19 octobre, source: McGill University Libraries, public domain

« Il y a déjà cette idée au sein de la carrière diplomatique de Metternich d’une grande réussite même si, comme je le dis dans mon article, les manœuvres de Metternich ont souvent été jugées trop complexes par les historiens. Même les contemporains ont parfois eu du mal à suivre ces manœuvres. Comme je le disais, le tsar Alexandre a souvent été un petit peu perdu par les idées et les projets de Metternich. Mais voilà, du point de vue de l’Autriche, c’est un congrès qui indiscutablement a son intérêt, qui permet ce basculement des alliances de façon plus souple que ce qu’a pu faire par exemple la Prusse quelques mois auparavant.

Ensuite, en termes de l’histoire des négociations diplomatiques, c’est un congrès qui n’est pas sans intérêt parce que, même si finalement il ne peut pas se dérouler comme ce qui était prévu, on a la première réunion entre diplomates des différentes puissances européennes depuis plusieurs années. Napoléon avait habitué l’Europe à une forme de diplomatie des champs de bataille, très militaire : Napoléon remporte une victoire, négocie avec la puissance vaincue, une négociation la plupart du temps bilatérale, avec une position de force de la France qui impose sa volonté. Là, à Prague, on revient à un système de congrès, avec des négociations qui réunissent les différentes puissances d’Europe – même si, à Prague, il n’y a pas encore l’Angleterre -, et théoriquement des puissances qui sont plus ou moins sur un pied d’égalité.

 Le congrès de Vienne en 1815, source: CC BY-SA 3.0

Dès 1814, lors de la campagne de France avec le congrès de Châtillon, et même si ce sera encore un échec, on va aller un peu plus loin dans cette idée du congrès, puisque vous aurez à nouveau Caulaincourt comme représentant de la France et un négociateur autrichien, un négociateur russe, un négociateur prussien et des négociateurs britanniques. Évidemment, je dis cela en sachant ce qui se passe par la suite, mais on est dans des formes de répétition de ce qui va se faire au congrès de Vienne. A Vienne, on sera là revenu au véritable modèle du congrès qui ensuite sera réutilisé pendant tout le XIXe siècle, qui sera un des fondements de la diplomatie européenne au XIXe siècle. Voilà, le congrès de Prague a été jugé en grande partie dérisoire par les contemporains et par un grand nombre d’historiens, mais il a sa place comme jalon dans le retour à une diplomatie des congrès au XIXe siècle. »

Qu’est-ce qu’a représenté le congrès de Prague dans la carrière de Caulaincourt ?

« Pour Caulaincourt, la conséquence va apparaître dans les semaines qui suivent puisque cette participation à ce congrès, notamment, va lui permettre de devenir ministre des Relations extérieures, le nom à cette époque du ministère des Affaires étrangère, alors que lui n’ambitionne pas du tout cette position. Il sait que c’est une position qui est très précaire à cette époque, mais à partir du moment où il a négocié avec les coalisés, il va être jugé comme étant le candidat le plus apte pour jouer ce rôle, sachant que son prédécesseur, Maret, duc de Bassano, est considéré comme quelqu’un de beaucoup plus belliqueux.

Donc Napoléon va nommer Caulaincourt, une figure pacifiste et, là encore, il va le faire avec l’opinion publique européenne en ligne de mire. Il s’agit de faire plaisir, en quelque sorte, à quelqu’un comme Metternich on lui offrant un interlocuteur potentiel qui est jugé beaucoup plus accommodant que quelqu’un comme Maret.

Pour Caulaincourt, c’est évidemment une étape importante dans sa carrière, même si je le répète, lui ne voulait pas aller négocier à Prague, il ne voudra pas être ministre des Affaires étrangères, il ne voudra pas négocier à Châtillon en 1814. Il sert en quelque sorte de diplomate à Napoléon malgré lui. »

Olivier Varlan est l’auteur de Caulaincourt, diplomate de Napoléon, un ouvrage paru l’an dernier chez Nouveau Monde éditions et qui vient d’être récompensé du prix de la biographie d’histoire de l’Académie française.

Le congrès de Prague, une défaite diplomatique de Napoléon (3)

Le congrès est censé se tenir entre le 10 juillet et le 10 août 1813. A quoi ressemble une ville où se déroule un tel congrès ? Vous faites état dans votre article du relatif faste de la délégation française et de la stratégie différente adoptée par les Russes…

Il est vrai que finalement le faste va être assez limité. Caulaincourt est habitué à l’ambassade de France à Saint-Pétersbourg. Il y a organisé de très grandes fêtes, de très grands dîners et il a cette idée – c’est un homme de cour -, que la diplomatie passe en grande partie par cette organisation de festivités pour marquer la puissance de la France. Donc il arrive à Prague avec une suite assez nombreuse, il va organiser sa délégation dans un des palais de Prague, mais ça ne va pas aller beaucoup plus loin puisque finalement les Russes et les Prussiens ne sont pas très réceptifs à cet étalage de faste, de luxe, et le caractère en grande partie ‘mort née’ de la conférence va limiter l’aspect festivités. Il n’y a pas d’ouverture et de clôture officielle de ce congrès comme il pourrait y en avoir dans d’autres grandes négociations de l’époque comme le congrès de Vienne en 1815.

Ensuite, c’est surtout Metternich (ci-dessus) qui va jouer le rôle de maître de maison. Il reçoit les négociateurs des autres pays et c’est plutôt autour de lui que tout s’organise. Mais c’est vrai qu’en ce qui concerne la ville de Prague en elle-même, elle reste en grande partie dans l’expectative. On est quelques jours après des batailles qui se sont tenues assez près de la Bohême, à quelques jours finalement d’une reprise des combats qui semble pour beaucoup inévitable. »

Les négociations introuvables : Metternich à la manœuvre

Parce que vous faites le récit d’une conférence qui ne commence jamais véritablement avec des débats qui s’enlisent sur la forme que doivent prendre les négociations. Et c’est Metternich qui est en partie responsable de cet enlisement. C’est sa stratégie pour permettre à l’Autriche d’entrer en guerre contre la France aux côtés de la Russie et de la Prusse ?

« Oui, on est dans une situation assez particulière, celle d’un congrès qui ne va jamais vraiment s’ouvrir. Il n’y aura jamais de négociations véritables de vive voix entre les diplomates. Il n’y a pas de protocole du congrès où on aurait pu retranscrire toutes les discussions puisque, dès le départ finalement, les Français et, de l’autre côté, les Russes, les Prussiens et les Autrichiens, ne sont pas d’accord sur cette fameuse forme des négociations. Les Français sont partisans d’une formule assez classique, celle de discussions de vive voix. C’est le modèle qu’on a habituellement des négociations.

Les coalisés vont reprendre une idée qui a déjà été utilisée au XVIIIe siècle et qui est beaucoup plus complexe à mettre en œuvre, celle de négociations par écrit : une des parties va faire ses propositions par écrit, les transmet à l’autre partie qui va proposer des réponses. L’intérêt est multiple pour les coalisés. D’abord, cela risque de retarder les négociations, ce qui est à leur avantage puisqu’ils ont prévu, quoi qu’il arrive, de rompre le 10 août et ils estiment – à raison puisque c’est ce qui va se passer -, que l’opinion publique européenne aura tendance à rejeter la faute sur Napoléon, notamment parce que Napoléon a beaucoup tardé à envoyer Caulaincourt à Prague. L’autre intérêt des négociations par écrit, c’est d’avoir des preuves, c’est-à-dire de pouvoir montrer justement des documents qui seraient révélateurs de l’intransigeance de Napoléon. Enfin pour Metternich c’est quelque chose d’important, puisque qui dit négociations par écrit, dit une transmission de documents qui passe forcément par la puissance médiatrice, qui du coup est consolidée dans sa position de balance entre la France et les coalisés.

Napoléon va refuser ce système de négociations et, finalement, les quelques jours qui réunissent les diplomates à Prague vont être occupés par des discussions sur cette forme des négociations, sans qu’on vienne presque jamais au fond du problème. Le fond du problème à cette époque, c’est la question de savoir ce que Napoléon est prêt à abandonner comme conquêtes pour obtenir la paix en Europe, ce qui finalement ne se fera pas évidemment. »

Puisque le 10 août 1813, dès la fin du congrès, l’Autriche rejoint la coalition formée par la Russie et la Prusse. Quelle aura été finalement l’issue de ce congrès ?

« Pour l’Autriche, c’est une grande victoire, surtout pour Metternich. C’est même – et c’est la conclusion de mon article -, une immense réussite diplomatique pour Metternich puisqu’il a réussi à rejoindre la coalition. Il a réussi notamment à convaincre l’empereur d’Autriche, François Ier, qui était un petit peu réservé face à ce basculement d’alliance. Il a donné sa fille en mariage à Napoléon et il a un petit peu de mal à rentrer en guerre contre son gendre. Donc Metternich va réussir à le convaincre finalement qu’il n’y a aucune négociation possible avec Napoléon.

Et l’Autriche va se placer en position de force au sein de la coalition. Metternich va faire une forme de chantage vis-à-vis de la Russie et de la Prusse. C’est lui qui impose son rythme. C’est lui qui impose ses dates. Et le 10 août, c’est naturellement que l’Autriche est devenue le leader de la coalition. Donc on est dans une situation assez incroyable. C’est la Russie qui fait la guerre à la France depuis des mois, c’est Moscou qui a brûlé. C’est le tsar Alexandre qui est censé être le leader de la coalition et l’Autriche, qui est la dernière venue dans cette nouvelle coalition, va se retrouver en quelque sorte à sa tête parce qu’on se rend compte que Metternich, c’est le génie politique et diplomatique de la coalition. Et il va réussir aussi à imposer Schwarzenberg (ci-dessus), un général autrichien, comme leader des armées de la coalition (et qui n’est autre que l’ancêtre du politicien tchèque et ancien ministre des Affaires étrangères Karel Schwarzenberg, ndlr). C’est donc une réussite vraiment immense pour l’Autriche.

Bien sûr, pour la Russie et la Prusse, c’est également une très grande réussite. Ils ont dû ronger leur frein pendant plusieurs semaines. Le tsar Alexandre était furieux finalement qu’il y ait des négociations diplomatiques à Prague. Il avait peur qu’au dernier moment Metternich lui fasse faux bond. Mais le 10 août, la situation devient extrêmement favorable aux coalisés. Ils vont pouvoir compter sur les armées autrichiennes et sur un front aussi qui évolue. Puisqu’il faut voir qu’au printemps Napoléon a pu faire la guerre contre la Russie, en surveillant quand même les frontières autrichienne, mais en sachant qu’il y avait cet espace qui était exclu des combats. Or là, à partir du mois d’août, vous avez tout un espace d’Europe centrale qui devient propice à des offensives et contre-offensives contre les armées françaises.

C’est l’issue principale de ce congrès, c’est-à-dire modifier l’organisation de la coalition au profit de l’Autriche et assurer une supériorité numérique contre la France. Pour Napoléon, c’est évidemment une défaite diplomatique et une situation qui s’annonce très complexe pour les semaines qui vont suivre. »