Fouché interdit toute représentation d’Athalie, la tragédie de Racine !

Le 6 mai 1800, le ministre de la Police Générale Joseph Fouché adresse une circulaire à tous les préfets. Voici le texte complet :

 » L’intention du gouvernement, citoyen préfet, est de favoriser de tout son pouvoir le Progrès des Arts et des Connaissances. A mesure qu’une société se perfectionne, les arts qui l’embellissent tendent à la conserver. Le gouvernement ne veut pas que les ennemis de l’ordre public trouvent dans un zèle simulé pour l’intérêt des arts un voile commode à leurs desseins.

Dans quelques villes on réclame l’autorisation de voir jouer Athalie. Sans doute, il est beaucoup d’hommes qui, pour s’intéresser à ce chef-d’oeuvre, n’ont besoin de pouvoir y trouver des allusions et des souvenirs favorables à un gouvernement qui n’est plus ; mais il en est beaucoup aussi pour qui ces allusions et ces souvenirs sont la meilleure partie du chef d’œuvre. Le premier des besoins sociaux, c’est l’ordre. Les jouissances des arts ne viennent qu’après.

Vous signifierez donc à tous les directeurs et entrepreneurs des spectacles la défense la plus expresse de jouer Athalie jusqu’à nouvel ordre.

Salut et fraternité.« 

Signé : Fouché.

Que contenait donc de si explosif cette tragédie de Racine représentée pour la première fois en 1691 pour que Fouché décide de l’interdire au nom de la défense de l’ordre public ? L’histoire se passe avant Jésus-Christ : Athalie, veuve du roi Juda, gouverne d’une main de fer le royaume et crois avoir éliminé toute la famille royale. En réalité, son petit-fils Joas a survécu, grâce à la protection d’une femme. La pièce se termine par l’exécution d’Athalie et le retour de Joas sur le trône.

A nos yeux, rien de bien dangereux pour l’ordre public. Mais la pièce contient des passages susceptibles de « parler » aux contemporains de Fouché. C’est ainsi que le Grand Prêtre rappelle à Joas les fautes qui guettent tout monarque : l’ivresse du pouvoir absolu (l’ubris des anciens grecques), le dédain pour les lois divines (que, au XVIIIe et XIXe siècle on appelait les « lois naturelles »), le mépris du peuple, la recherche de la grandeur qui, de moyen, finit par devenir la seule fin. Dans les années précédant la Révolution, ces passages étaient applaudis par un public qui y voyait une dénonciation de l’absolutisme royal : Fouché craignait-il que la pièce évoque le souvenir du Dauphin disparu, Louis XVII, que les royalistes espéraient voir ré-apparaître ? C’est que pourrait faire penser la phrase de la circulaire : « des allusions et des souvenirs favorables à un gouvernement qui n’est plus« .

La pièce restera interdite jusqu’en mars 1805, Mme de Rémusat évoquant dans ses Mémoires (livre Ie, chapitre XIIe) sa représentation à Saint-Cloud. « Cette tragédie n’avait point été donnée depuis la Révolution. L’Empereur, qui avoua que la lecture de cet ouvrage ne l’avait jamais bien frappé, fut très intéressé par la représentation (…). Il consentit à ce qu’elle fût représentée à Paris, et à dater de cette époque on commença à pouvoir remettre sur notre théâtre la plupart de nos chefs-d’œuvre que la prudence révolutionnaire en avait écarté. Ce ne fut pas cependant sans en retrancher quelques vers dont on craignait les applications. Luce de Lancival, et un peu après Esménard, furent chargés de corriger Corneille, Racine et Voltaire« . Après le coup d’état du 18 brumaire (10 novembre 1799), Napoléon est installé solidement au pouvoir et peut desserrer l’étau de la censure, mais hors de question de la supprimer : voici donc Esménard, ce poète fort médiocre et courtisan (que Stendhal qualifiera aussi – à juste titre paraît-il – d’espion), chargé de « corriger » Corneille, Racine et Voltaire !

On oublie trop souvent cet aspect liberticide de la Révolution et de la période napoléonienne, que Fouché incarnera, sans aucun état d’âme, pendant presque deux décennies.

Julien Sapori

PS : Mes remerciements à M. Alain Arnaud, président de l’ Association Jean Racine et son terroir, qui m’a transmis un document fort intéressant, le Bulletin de liaison Racinienne, n° 2, 1952, d’où j’ai tiré une grande partie des renseignements utilisés pour cet article.

 

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