Alfred-François de Moré, comte de Pontgibaud (9)

• Épilogue – Labrosse, un « amphibie » ?

Au cours de huit épisodes précédents, nous avons donc découvert la vie à la fois « simple » et extraordinaire du comte de Pontgibaud, devenu Joseph Labrosse. La liste des personnalités qu’il a connu et fréquenté est absolument incroyable et représente à elle seule un résumé de toute l’époque : Louis XVI, Lafayette, Mesdames de France, la duchesse de Narbonne, les généraux Marmont et Bertrand, Jérôme Bonaparte, Elisa Bonaparte, le roi de Suède Gustav IV, Louis XVIII… sans oublier Joseph Fouché ! Qu’en était-il de sa personnalité ? Ce véritable génie des affaires est resté, dans une époque où les bouleversements étaient la règle, toujours fidèle à l’idéal de sa jeunesse : la monarchie. Ce qui n’a pas empêchée « l’anti-conformiste » George Sand de le décrire, du fond de son confort, comme étant un traître…

Dans son roman Simon publié en 1836, la célèbre femme de lettres George Sand met en scène un personnage désagréable, le comte de Fougères, devenu en émigration un simple commerçant. « Qu’est-ce qu’un nom ? » se demande-t’il ce dernier ; « je vous le demande ; est-il propriété plus chimérique ou plus inutile ? Quand j’ai monté ma boutique à Trieste, je commençai par quitter mon nom et mon titre, et je reconstruisis ma fortune sous celui de Spazzetta, ce qui veut dire M. Labrosse ». George Sand s’indigne de cette transformation et l’exprime clairement par le biais du protagoniste du roman, Simon, personnage droit et vertueux, «choqué de je ne sais quoi de bourgeois que le chatelain de Fougères avait contracté, sans doute, à son comptoir. Il était à se dire qu’il valait mieux être ce que la société nous a fait que de jouer un rôle amphibie entre la roture et le patriciat » [1]. Bref, pour la féministe et scandaleuse George Sand, toutes les audaces amoureuses et vestimentaires sont possibles… mais à condition, pour les nobles, de ne pas déroger !

La baronne Dudevant (1804- 1976), en art George Sand.

Aucun doute n’est possible sur ce point : on sait qu’en évoquant le fantomatique comte de Fougères, George Sand visait bien Albert-François de Moré, comte de Pontgibaud, devenu en émigration et par la force des choses Joseph Labrosse. Reste à savoir si le « vrai » comte de Pontgibaud était un homme aussi détestable que celui décrit par George Sand. Pour le savoir, nous disposons d’un travail monumentale : les recherches effectuées des années durant par l’historien de Trieste Oscar De Incontrera, qui ont fait l’objet en 2014 d’une traduction en français sous le titre Joseph Labrosse, comte de Pontgibaud, et les exilés français à Trieste [2].

Au vu des écrits de De Incontrera, le procès intenté par George Sand à Joseph Labrosse semble non seulement anachronique mais, même, disons-le, profondément injuste. Il est impossible de reprocher à Joseph Labrosse d’avoir « trahi » les idéaux de sa jeunesse : s’il s’est accommodé, contraint et forcé, du monde tel qu’il était à l’issue de la Révolution d’abord et de l’Empire ensuite, il n’a jamais renié ses opinions royalistes, faisant l’impossible pour venir au secours de ses anciens compagnons d’arme et autres fugitifs. En tout cas, dans le milieu des anciens émigrés, ses sentiments ne faisaient pas de doute, et il était unanimement apprécié. De Incontrera raconte que « le 13 novembre 1817 le trésorier du Roi Louis XVIII, le comte d’Esparbès de Lussan, communiquait à Joseph Labrosse que son frère l’avait chargé de solder toutes les dettes contractées pendant l’émigration et qu’en tête des créanciers, se trouvait le comte de Pontgibaud, qui lui avait prêté – en 1791 – 175 louis d’or pour fuir Paris et gagner Coblences. […] Pontgibaud répondit qu’il s’enorgueillissait d’avoir aidé dans ces tristes journées tant de gentilshommes à fuir pour aller grossir les rangs de l’armée, qui sous la direction des princes se formait pour libérer la patrie, proie des factieux. Au compagnon d’armes, avec lequel il avait fait la campagne de ’92, il envoyait ses chaleureuses salutations et il le priait de verser cet argent à la caisse créée « pour secourir les anciens émigrés rentrés, qui se débattent dans l’indigence » » [3].

Dans son roman « Simon », sorti en 1836, George Sand présente un personnage directement inspiré de Pontgibaud-Labrosse.

Fidèles , mais aussi réalistes, les époux Labrosse « préféreront laisser mort un passé qui ne pourra plus jamais revenir et dont l’évocation ne pourrait être que douloureuse. Ils descendront donc la tombe d’exil de San Giusto sans reprendre leur titre et leurs possessions ancestrales, maintenant jusqu’à la mort le simple mais honoré nom de Labrosse, emblème de la métamorphose que la Révolution avait opérée en eux et dont ils étaient débiteurs de leur fortune. Une fortune plus grande que celle dont ils avaient joui sous le regretté ancien régime » [4].

Cette capacité d’adaptation, Joseph Labrosse l’avait déjà démontrée avant même la Révolution, en mettant en valeur de manière particulièrement intelligente son domaine de Pontgibaud. Tout au long de sa vie, il s’intéressera à l’agriculture, au commerce, à la banque, à l’immobilier, aux mines, à l’industrie, récoltant succès sur succès dans une époque pourtant difficile qui voit les crises économiques et les faillites se succéder. L’historien Philippe Bourdin a souligné, dans une étude récente, que « le comte et la comtesse de Pontgibaud, si efficacement reconvertis, paraissent bien figurer l’exception dans un environnement où beaucoup de s’avèrent incapables d’oublier préventions et prétentions de leur ordre d’origine, où le sauve-qui-peut individuel l’emporte sur la construction collective, une fois démantelées les coalitions militaires » [5].

Si ses réussites dans le monde des affaires ont quelque chose de proprement stupéfiante, il ne faut pas oublier qu’elles s’accompagnent d’une activité intellectuelle constante et d’une implication de tout premier plan dans le domaine de la bienfaisance. L’historienne Amandine Fauchon constate qu’Albert-François Pontgibaud « est un homme ouvert aux progrès de son temps et perçoit aisément les changement sociaux en cours » [6].

Le simple appât du gain ne suffit pas pour expliquer un tel dynamisme, qui est manifestement motivé aussi par la recherche d’une vie sociale intense. Le négoce devient, chez les époux Labrosse, une forme de succédané de la vie de cour qui leur permet de s’intégrer, à Lausanne comme à Trieste, dans la vie de la cité, et fréquenter non seulement les personnes « qui comptent », mais aussi les personnes « intéressantes ».

George Sand fait de ce noble français émigré à Trieste et devenu un riche commerçant un individu désagréable et opportuniste qui, honte suprême, a « dérogé » à son statut de noble.

Modernes pour ce qui concerne leur vision de l’économie, les époux Labrosse demeurent très « Ancien Régime » sur le plan des mœurs. S’ils renoncent lors de la Restauration à revenir sur les terres familiales pour y mener une vie de possédants, préférant terminer leurs jours dans leur patrie d’adoption, la chère Trieste, ils mettent tout en œuvre pour permettre à leurs descendants de récupérer le domaine de Pontgibaud. Le berceau familial doit être préservé à tout prix… il l’est toujours, d’ailleurs, au XXI° siècle ! Il en est de même pour le mariage de leur fils Armand, la promise étant repérée par le père et un de ses amis en fonction de critères qui ne laissent que peu de marge aux sentiments mais prennent en considération uniquement les titres de noblesse, la situation financière et la solidarité auvergnate.

On comprend que De Incontrera se soit passionné par un tel personnage, si parfaitement emblématique de son époque et avec lequel il savait pouvoir partager aussi, au-delà des siècles, sa sensibilité royaliste et l’amour pour Trieste. La baronne socialiste George Sand, de son côté, a fait preuve d’une grande sécheresse d’esprit en refusant de reconnaître dans la vie tourmentée de Labrosse non seulement un grand courage, mais aussi une cohérence parfaitement respectable. « Dans les crises politiques » écrivait  Oscar Wilde « le plus difficile pour un honnête homme n’est pas de faire son devoir, mais de le connaître » (à suivre…).

Julien Sapori

[1] Sand (George), Simon, première édition 1836 ;  Paris, Calman-Lévy, 1877, p. 33.

[2] Oscar de Incontrera Joseph Labrosse, comte de Pontgibaud, et les exilés français à Trieste, traduit de l’italien par Hugues de Warren,  Impression ICN, ZI des Saligues, Orthez, 2014. Le texte original a été publié en six parties entre 1953 et 1964 par l’Archeografo Triestino (bulletin de la Società di Minerva de Trieste).

[3] De Incontrera, Joseph Labrosse…, op. cit., tome II, p. 233.

[4] De Incontrera, Joseph Labrosse…, op. cit., tome I, p. 65.

[5] Philippe Bourdin, Mémoires d’ex-, mémoires d’exil : l’émigrante noblesse auvergnate, op. cit.

[6] Fauchon (Amandine), La Révolution au village et la figure de l’ennemi contre-révolutionnaire…, op. cit.

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