Alfred-François de Moré, comte de Pontgibaud (8)

• La mort à Trieste – les héritiers

Les époux Labrosse (mais faut-il encore les appeler ainsi …?) entament la dernière étape de leur vie. Le roi Louis XVIII est désormais retabli sur son trône, mais le comte-négociant n’envisage pas pour autant de quitter Trieste, où il a bâti une solide fortune et une réputation tout autant remarquable. Ils décède dans cette ville qui l’ avait accueilli, lui et sa femme, quand ils étaient en détresse ; comme pour Joseph Fouché et tant d’autres français fugitifs, leurs obsèques ont lieu dans la cathédrale de Trieste.

Le contexte a changé, non seulement dans le cadre familial mais aussi à Trieste et même dans l’Europe entière : désormais, l’aristocratie n’hésite plus à s’afficher. Mme Victoire constate avec satisfaction que leur maison est devenue une sorte de « Faubourg Saint Germain triestin», et que tous ces gens commencent à oublier qu’elle était, autrefois, une simple « Madame Labrosse ». Pour sa part, son mari n’hésite plus à exhiber les décorations que Louis XVI lui avait remis. Il s’éloigne de plus en plus des affaires, confiés désormais au fils Armand et aux frères Schwachofer, et est soumis à de pénibles attaques de goutte. Mais il ne reste pas inactif pour autant et s’implique plus que jamais dans la vie de la cité : il est nommé membre de divers comités chargés de l’embellissement de la ville, des commissions  chargées de la construction d’un nouvel aqueduc et pour la création d’une Caisse d’Épargne.

La pierre tombale Pontgibaud-Labrosse, de nos jours appuyée sur une des façades de la cathédrale de San Giusto à Trieste.

2 – Le roi Charles X. En 1827, il nomme Armand de Pontgibaud pair de France.

3 – La crypte mortuaire du couvent de Castagnavizza, près de Gorizia, accueille les dépouilles de Charles X, de la duchesse d’Angoulême, du comte de Chambord etc.

4 – Napoleona Elisa comtesse de Camerata. Après avoir habité à Villa Vicentina, elle partira vivre dans le village de Colpo (Morbihan). Comme on peut le constater, elle cultivait soigneusement sa ressemblance frappante avec son oncle Napoléon 1er…

Mme Victoire décède à l’Ermitage le 21 juillet 1821 à l’âge de 66 ans ; la cérémonie funèbre a lieu dans la cathédrale de San Giusto. Afin de surmonter la tristesse du décès de sa bien-aimée épouse, en mai 1823 Joseph Labrosse se rend à Paris avec sa belle-fille. Il y rencontre le maréchal de Marmont, duc de Raguse et ancien gouverneur des Provinces Illyriennes, le banquier Rothschild, l’ambassadeur d’Autriche et d’autres personnalités ; il a même droit à une audience du roi.

Albert-François de Moré, comte de Pontgibaud, dans le siècle Joseph Labrosse, décède à son tour dans sa maison de l’Ermitage le 24 juillet 1824. Son frère Charles-Albert en est informé par une lettre d’Armand, et il en est accablé : «Il nous a été impossible, mon cher neveu, de répondre de suite à votre dernière et accablante lettre ; quelques préparés que nous fussions par la précédente, nous n’en avons pas moins ressenti le coup dans toute sa force. Quelle déchirante idée : nous n’avons plus de frère !»[1]. Une fois encore, les funérailles ont lieu dans la cathédrale de San Giusto où le cercueil de l’illustre français est transporté par des négociants de la ville, accompagné d’un cortège dans lequel on retrouve toutes les personnalités locales et les capitaines des navires français se trouvant dans la rade. Son corps est déposé dans la tombe de sa femme, au cimetière attenant à la cathédrale de San Giusto.

Un épigraphe rédigée en italien rappelle la vie peu ordinaire de l’homme d’affaire. Voici sa traduction en français :

« À la mémoire du marquis Albert François de Moré comte de Pontgibaud, né à Paris le 23 avril 1754 ; fut chevalier de Saint Louis, colonel fidèle au Roi et à l’oriflamme ; vit les Rois opprimés par la fureur de la révolte ; quitta le sol de sa patrie et ses biens familiaux afin de conserver immaculé l’honneur et intact le devoir ; se réfugiant dans cette terre hospitalière, il ouvrit  une maison de commerce avec le nom de Joseph Labrosse et s’éleva en considération et en fortune, son intelligenge et son travail se tournant vers Trieste de manière à pouvoir adoucir les rigueurs destructifs des tourbes belliqueuses ; révéré, aimé, il descendit dans la tombe le 24 juillet 1824 ; à côté de lui dorment son fidèle épouse, compagne de sa vie, et sa petite fille d’un an » [2].

Son fils Armand fait rajouter une autre épigraphe, en français : « Ci-git Albert François de Moré de Pontgibaud ancien colonel d’infanterie chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, décédé à Trieste le 24 juillet 1824, et près de lui reposent sa femme et sa petite fille – de profundis ».

 

Mais la tombe des Pontgibaud ne reste pas longtemps à son endroit initial. En 1825 est ouvert le nouvel cimetière de Sant’Anna, à la périphérie de la ville, et dès lors les inhumations cessent dans l’ancien cimetière de San Giusto qui finalement est démoli en 1842 ; à sa place on établi l’ Orto Lapidario (jardin lapidaire) dans lequel sont recueillies les pierres sculptées et monuments romains trouvés dans la ville et la région. À cette occasion, les anciennes tombes sont déménagées. Armand aurait envisagé de transporter les restes mortuaires de ses parents en France, à Pontgibaud, mais on  l’aurait convaincu de les laisser sur place, de manière à pouvoir perpétuer le souvenir de celui qu’elle considère comme un illustre bienfaiteur. La plaque funéraire des Pontgibaud est donc déplacée de quelques dizaines de mètres, et accolée sur un mur extérieur de la basilique de San Giusto. Mais au XX° siècle, le souvenir des Labrosse s’estompe et entre les deux guerres mondiales le monument, à l’abandon, se dégrade fortement : c’est grâce aux interventions successives d’ Oscar de Incontrera qu’il est sauvé de l’oubli et finalement reconstitué en 1960, tel qu’on peut le voir aujourd’hui encore.

La crypte mortuaire du couvent de Castagnavizza, près de Gorizia, accueille les dépouilles de Charles X, de la duchesse d’Angoulême, du comte de Chambord etc.

Nous avons vu que Charles-Albert de Moré, le frère fantasque, était rentré vivre en France à partir de 1815. Il s’installe avec sa femme Adélaïde au 6 place Royale (actuelle place des Vosges) à Paris. A partir de 1822 un jeune homme appelé Victor Hugo demeure dans l’appartement au-dessus du sien… Charles-Albert n’a pas l’esprit concret et entrepreneur de son frère : il vit de ses rentes et pourfend «l’esprit du temps», déplorant la politique qu’il considère comme trop modérée des ultras. En 1827 il publie une savoureuse autobiographie, Les mémoires du comte de M… (imprimée par la  typographie d’Honoré de Balzac !), qui seront rééditées en 1898 avec le titre de Mémoires du comte de Moré. Son épouse Adélaïde décède le 15 février 1836 et est enterrée au Père Lachaise, où sa tombe existe encore et sur laquelle on peut lire : « dans sa jeunesse elle fit le charme de la société par sa bonté et par les grâces de son esprit, dans l’âge mur elle supporta avec courage les longs malheurs dont elle fut une des victimes et resta fidèle à ses nobles affections ». Veuf, Charles-Albert va vivre avec la famille d’Armand  « Labrosse », dans un appartement au 32 rue des Tournelles, dans le 20e arrondissement. De Incotrera écrit que « Isolé de la société parmi laquelle il avait tant brillé autrefois, obsédé par la peur d’avoir à assister encore à une troisième révolution, plein de critiques mordantes envers le régime de « Sa majesté Citadine » (Louis Philippe) il ne sortait plus de sa maisonsi ce n’est pour faire oeuvre de charité » [3]. Il décède à 80 ans, le 2 juin 1837 et est enterré à côté de sa femme, sans qu’aucune épigraphe soit apposée sur sa tombe.

On se rappelle qu’en décembre 1817, Joseph Labrosse et son fils s’étaient rendus à Paris, Mme Victoire ne pouvant pas entreprendre un tel voyage en raison des désagrements que lui provoquait  la maladie de la cataracte. Le but du voyage était de trouver pour Armand une jeune fille noble à marier. Dans la capitale, Pierre de Molen marquis de Saint-Poncy [4], attire l’attention du père sur la fille d’un autre auvergnat, le colonel de cavalerie comte Gabriel-René-François de la Rochelambert, chevalier de Saint-Louis [5] : il s’agit de la jeune Amanthine, née le 8 mai 1797. Le 29 avril 1818 le contrat de mariage est signé, en présence du comte d’Artois (futur Charles X), le duc et la duchesse d’Angoulême, le duc et la duchesse de Berry, le duc et la duchesse d’Orléans et d’autres membres de la cour ; Armand reçoit de son père la propriété et les 250 hectares de terres de Ronchi ainsi que tous les biens anciens de Pontgibaud qui n’ont pas été expropriés et vendus par la Révolution et qui depuis plusieurs années il s’était employé à reconstituer [6]. Le mariage est célébré le 2 mai 1818 dans l’église Saint Thomas d’Aquin, rue du Bac à Paris par l’archevêque de Reims, Jean-Charles de Coucy-Polencourt, ancien aumônier de la reine Marie-Antoinette.

Après le décès de ses parents, Armand et Amanthine décident de retourner vivre en France. Ils vendent leurs parts dans l’entreprise familiale aux frères Schwachofer (l’entreprise Schwachofer/Labrosse subsista jusqu’en 1835) et procèdent le 4 avril 1827 à l’acquisition du château… La Brosse (sic !),[7] entouré de terrains agricoles, à Montereau (Seine-et-Marne). À partir de cette époque ils oeuvrent avec constance afin de reconstituer les propriétés de l’ancienne seigneurie de Pontgibaud dont la Révolution les avait spoliés.

Le roi Charles X. En 1827, il nomme Armand de Pontgibaud pair de France.

Le 5 novembre 1827,      Charles X nomme Armand pair de France et s’installe avec sa famille à Paris. « La vie de cour, que ses parents avaient vécu avant la Révolution, fut ainsi reprise par Armand, ainsi que les étroites amitiés avec les plus hauts dignitaires »[8]. L’année suivante, il est fait chevalier de la Légion d’honneur. La révolution de 1830 met fin à la carrière politique d’Armand, qui perd sa place à la Chambre des Pairs. Sa foi légitimiste lui interdisant tout compromis avec la monarchie de Louis Philippe, il quitte la capitale et s’installe à Pontgibaud ; sa femme et les enfants décident de retourner vivre à Trieste, où la famille a conservé un appartement dans la ville ainsi que la propriété de Ronchi ; ils y resteront jusqu’en 1831. Poursuivant la tradition d’homme d’affaires de son père, Armand décide de lancer l’exploitation d’une mine de plomb argentifère à Roure, Barbecot et Combres (appelée généralement « Mine des Rosiers »), dans le Puy-de-Dôme, qu’il vendra en 1838 à une société anglo-française, la Société Anonyme des Mines et Usines de Pontgibaud, dirigée par la famille Taylord, laquelle en poursuivra l’exploitation jusqu’en 1898. C’était une mine importante qui, à titre d’exemple, procédera en 1871 à l’extraction de 5 255 tonnes d’argent. Grâce aux bénéfices tirés de ces mines, Armand peut racheter une partie du château de ses ancêtres.

Armand et Amanthine reviendront ensemble à Trieste, pour de longs séjours, procèdant encore à l’acquisition de terres et immeubles. À l’occasion de leurs promenades champêtres, ils leur arrivait de croiser un personnage étrange, une amazone habillée de manière exentrique, entourée d’une meute de chiens : il s’agissait de la fille d’Elisa Bonaparte, Napoléona Elise comptesse Camerata, qui demeurait dans la propriété de sa mère défunte, à Villa Vicentina[9].

Napoleona Elisa comtesse de Camerata. Après avoir habité à Villa Vicentina, elle partira vivre dans le village de Colpo (Morbihan). Comme on peut le constater, elle cultivait soigneusement sa ressemblance frappante avec son oncle Napoléon 1er… 

Les années s’écoulant, le couple Pontgibaud passe l’essentiel de son temps à Ronchi. Le hasard de l’histoire avait fait que Charles X, le « dernier roi » pour les légitimistes, était décédé le 6 novembre 1836 à proximité, à Gorizia, dernière étape de son exil. Les survivants de son entourage, parmi lesquels la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, la duchesse d’Angoulême, et l’héritier au trône, le comte de Chambord, vivaient tristement dans le palais Strassoldo, à Gorizia, et y recevaient souvent la visite des époux Pontgibaud [10].

Armand meurt le 23 janvier 1855 à Fontainebleau, à l’âge de 65 ans, et sa femme Amanthine le 11 septembre 1873, à Paris, à l’âge de 76 ans.

Armand-Victoire et Amanthine auront sept enfants :

Joachina, née à Trieste le 30 novembre 1819,  décédée le 24 juillet 1820 ;

Césarine Désirée, née en 1814 à Trieste, reigieuse au couvent des dames de Sainte-Clotilde à Paris, décédée en 1891 ;

César Henri Joseph, comte de Moré de Pontgibaud, né en 1821 à Trieste, décédé le 11 octobre 1892 et enterré dans le parc du château Dauphin ; il s’était marié le 1 juin 1847 avec Noémie Le Viconte de Blangy (1826/1889) ; avocat, maire de Saint-Marcouf (Manche) ; élu en 1852 conseiller général du canton de Montebourg dans la Manche à la suite du célèbre écrivain Alexis de Toqueville, restera en fonction jusqu’en 1892 date à laquelle son fils César de Moré lui succédera ; il était le propriétaire du château familial qu’il avait restauré ; deux enfants mâles : César Henri Joseph Dieudonné de Moré de Pontgibaud (1852/…), et Gonzague, 1862/1893, châtelain de château Dauphin.

Charles Gabriel Armand, vicomte de Pontgibaud, né en 1823 à Trieste, marié en 1853 à Marie Alice de Cassagne de Beaufort de Miramon (1831/…); chef de bataillon au 91° régiment d’infanterie de l’armée française, participe à la guerre de Crimée et meurt héroïquement à la bataille de Solférino, le 24 juin 1859 et enterré dans le parc du château de Pontgibaud ;

Armand Everard Joseph de Moré de Pontgibaud, 1826/1873, conseiller général de Maine-et-Loire, mort des suites d’une chute de cheval ;

Octavie Marie Apollonie de Moré de Pontgibaud, 1828/1922, mariée le 8 mai 1849 avec Charles-Xavier de Froidefond de Florian (1816/1887) ;

Sidonie Albertine de Moré (1840/1879), chanoinesse du chapitre de de Brno en Moravie (actuellement République Tchèque).

Le continuateur du titre, le ci-dessus César Henri Joseph Dieudonné de Moré de Pontgibaud, né en 1852, se marie en 1878 avec Françoise Marie Pauline de Roussy de Sales ; ils auront un enfant : César Henri Joseph Dieudonné de Moré de Pontgibaud, né en 1852, marié en 1878 à Françoise Marie Pauline de Roussy de Sales (à suivre…).

Julien Sapori

[1] Charles-Albert de Moré, Mémoires du comte de Moré…, op. cit., annexes : lettre du comte de Moré à Armand Labrosse, Paris, 12 août 1824, p. 278.

[2] Cette « petite fille d’un an », avait été le premier enfant d’Armand et d’Amanthine. Prénommée Joachina, elle était née à Trieste le 30 novembre 1819 et y était décédée le 24 juillet 1820.

[3] De Incontrera, Joseph Labrosse…, op. cit., tome II, p. 321.

[4] Ce noble auvergnat avait eu un parcours qui n’est pas sans rappeler celui de notre héros. Pierre de Molen, marquis de Saint-Poncy (1754/…?), fils d’Amable de Molen et d’Agnès de Saint-Héraut, capitaine des dragons, chevalier de Saint-Louis, secrétaire de l’assemblée de la noblesse d’Auvergne réunie en 1789 à Riom, engagé dans l’armée des princes, ne rentra d’émigration qu’en 1816.

[5] Gabriel René François de la Rochelambert (1755-1814), auvergnat, capitaine du régiment de dragons Dauphin, puis major du régiment d’infaterie Picardie. On voit bien  que Joseph Labrosse souhaitait à tout prix marier son fils Armand avec une jeune fille issue de la noblesse d’Auvergne.

[6] En 1825, Armand put bénéficier de la loi dite du « milliard des émigrés », visant l’indemnisation des émigrés qui avaient perdu leurs propriétés vendues comme Biens Nationaux.

[7] Il s’agit d’une simple coïcidence, aucun lien n’existant entre le château Labrosse de Montereau et Joseph Labrosse.

[8]De Incontrera, Joseph Labrosse…, op. cit., tome II, p. 303.

[9] Napoléone Elise Camerata (1806-1869) rentrera en France après la proclamation du II° Empire et terminera sa vie dans le village de Colpo (Morbihan) où elle s’était fait construire le château de Korn-er-Houet. C’était un personnage fantasque, qui tirait au pistolet et chevauchait les chevaux à cru , mais qui disposait aussi d’un savoir faire indéniable en matière de valorisation agricole. Elle décédera des suites d’une chute de cheval.

[10] Dans le couvent franciscain de Castagnavizza, situé dans la banlieu immédiate de Gorizia mais, depuis 1945, de l’autre côté de la frontière (en Yougoslavie puis, après la dislocation de ce pays, en Slovénie), se trouvent les tombes du roi Charles X, de son fils le duc d’Angoulême, de la duchesse d’Angoulême (fille de Louis XVI), du duc de Bordeaux – qui deviendra le comte de Chambord – et de Louise d’Artois, la soeur de ce dernier.

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