Alfred-François de Moré, comte de Pontgibaud (7)

• La Restauration

L’épisode des Provinces Illyriennes étant clos, les affaire reprennent rapidement dans une Trieste prête à rebondir et assoiffée de paix. Avec la Restauration, de nouveaux exilés débarquent dans la ville : ce ne sont plus des royalistes, mais des bonapartistes. Une fois de plus, Joseph Labrosse est là pour accueillir ses compatriotes.

Le 13 octobre 1813, Trieste est occupée par l’armée autrichienne. La fortune semble avoir tourné définitivement le dos à Napoléon, dont les armées se retirent de toute l’Europe. Dans cette ambiance de débâcle, les nostalgiques de l’Ancien Régime peuvent commencer à envisager sérieusement le retour sur le trône du roi légitime. « Chaque soir, autour des époux Labrosse, se rassemblaient les familiers, les collaborateurs et les vieux émigrés de France, encore enracinés à Trieste. Des commentaires et de vives discussions se poursuivaient souvent tard dans la nuit, au sujet des bulletins de guerre et autres nouvelles que le marquis de Mac-Mahon lisait à haute voieLa partie était perdue pour Napoléon ; de ceci tous en étaient persuadés à la Dogana Vecchia, « mais la France » – disaient-ils orgueilleusement – « tombe débout, avec l’épée à la main » » [1].

Jérôme Bonaparte, frère de Napoléon, ancien roi de Westphalie arrive à Trieste en 1820. Il y séjournera jusqu’en 1823.

En attendant que l’horizon politique s’éclaircisse, les affaires ne s’interrompent pas, bien au contraire. La banque Labrosse poursuit son expansion : elle est d’abord chargée par le consul général du roi Murat à Trieste, Jacques Pascal Abbatucci, [2] de financer l’accueil dans la ville puis le rapatriement de plusieurs milliers de soldats napolitains, épaves de l’armée napoléonienne. Dans la lancée, c’est Jérôme Bonaparte, déchu de son trône de Westphalie, qui dépose son patrimoine liquide dans les caisses de la banque Labrosse. Dès lors, c’est une solide relation de confiance qui se noue entre Jérôme et Joseph Labrosse : de Incontrera nous apprend que le 6 et 7 août 1814, l’ancien roi de Westphalie et sa soeur Elisa, sont à Trieste, de manière à préparer leurs prochaines installation dans la ville ; pendant ce court séjour, ils ne reçurent à leur hôtel que Labrosse et sa famille [3]. C’est encore Joseph Labrosse qui se charge de trouver à Jérôme Bonaparte la demeure où il viendra s’installer le 15 août 1814 avec sa nombreuse cour.

La villa Necher, à Trieste, demeure somptueuse de Jérôme Bonaparte. Elle héberge de nos jours un commandement militaire.

En 1814, Joseph Labrosse est désormais âgée de 60 ans, et commence à prendre du recul avec son intense activité commerciale. Le 31 décembre, il adresse une circulaires à l’ensemble de ses clients et à tous les négociants de Trieste, leur annonçant qu’il cède ses parts aux frères Ludovic et Adolphe Schwachofer, depuis longtemps ses fidèles associés. Toutefois, il n’est pas tout à fait à la retraite, car il poursuit ses activités de prêts et de conseil. Quant à son frère, le fantasque compte de Moré, désormais établi durablement à Paris, il demeure l’ultra qu’il a toujours été et abreuve son frère Joseph de courriers dans lesquels il pourfend le gouvernement de Louis XVIII qu’il considère trop enclin au compromis.

L’ancien roi de Suède Gustav IV séjourne aussi à Trieste, hébergé par Pontgibaud-Labrosse à la Dogana Vecchia.

Après la chute de l’Empire, c’est au tour des napoléonides d’arriver à Trieste, et les époux Labrosse se retrouvent toujours en première ligne pour les accueillir. Catherine, femme de Jérôme Bonaparte, arrive dans la ville adriatique le 20 août 1814 et le 24 elle donne naissance à son premier fils, Jérôme Napoléon Charles [4]. Les époux Labrosse sont présents à son baptême. Désormais, les personnalités se bousculent dans la ville… et chez les Labrosse. Dans ses mémoires, Charles-Albert de Moré décrit avec humour la « quasi-rencontre » entre le roi Gustave IV, déchu de son trône de Suède, champion de la légitimité proscrite et persécutée par Bonaparte, hébergé chez les Labrosse, et Jérôme Bonaparte, qui entre un jour à la Dogana Vecchia. « Mon frère ne tarda pas à voir que l’inconnu avait des traites plein ses poches, car ce dernier, qui pour lui ne tenait pas à l’incognito, déboutonna son enveloppe et, déclarant être le roi de Westphalie, manifesta sur un uniforme bleu une traînée de plaques, signes indubitables des prévenances forcées qu’avaient eues les monarques de l’Europe pour tous ceux qui portaient le nom de Bonaparte. Joseph Labrosse n’en alla ni plus ni moins vite, n’en dit pas une parole de plus, malgré l’aspect éclatant de cet assortiment complet d’étoiles, d’aigles, de lions, d’éléphants ; mais il fit avertir Sa Majesté le roi de Suède que Sa Majesté le roi de Westphalie se trouvait dans la maison, lui demandant en même temps ses intentions. « Le roi du second étage, répondit le prince, ne se soucie pas du tout d’envisager le roi du rez-de-chaussée, mais la reine [Catherine, femme de Jérôme] est ma cousine, et si elle habite Trieste, je serai fort aise de la voir » » [5].

Le 8 novembre 1816 c’est au tour de Maret, duc de Bassano, l’ancien Ministre des Affaires Étrangères de Napoléon, de s’établir à Trieste. Il y restera jusqu’à la fin de 1819, lorsque Louis XVIII consentira de le gracier lui permettant de rentrer en France ; il rend visite à Labrosse, dans sa maison de l’Ermitage.

Elisa Bonaparte, soeur de Napoléon, ancienne grande-duchesse de Toscane. Elle habite aussi à Trieste et décédera dans sa maison de campagne, à Villa Vicentina, le 6 août 1820 à l’âge de 43 ans.

Elisa Baciocchi, soeur de Napoléon, s’établit à Trieste le 20 juin 1816 sous le nom de comtesse de Compignano, avec son mari et ses trois enfants. C’est Labrosse qui leur trouve l’habitation, la splendide villa du champs de Mars [6]. Par l’intermédiaire de Labrosse et grâce aussi à un prêt que ce dernier lui avait consenti, Élisa fait également l’acquisition d’une belle propriété de campagne à Villa Vicentina [7]. Mais Élisa profite peu de tous ces biens, et meurt à 43 ans du choléra, le 7 août 1820. Trois mois après son décès, une messe solennelle a lieu à la cathédrale de San Giusto. De Incontrera écrit que « y assistaient l’agent consulaire de Louis XVIII, Chevalier, et à ses côtés notre héros [Labrosse] et les autres émigrés français demeurant encore à Trieste. Autour du haut catafalque, orné d’un grand « E » entrelacé de guirlandes de roses, s’entassaient les exilés du Premier Empire, avec leur cour et leurs fidèles. Une foule énorme de triestins s’entassait jusqu’au parvis de l’église, silencieuse et recueillie. À Sainte-Hélène, Napoléon disait au docteur Antonmarchi, dans sa douleur de la perte de sa soeur : « la mort qui paraissait avoir oublié sa famille, commence à l’atteindre. Elisa m’indique le chemin » » [8].

C’est toujours Labrosse qui permet à Jérôme Bonaparte, frère de Napoléon et ancien roi de Westphalie, d’acquérir la villa qu’il occupe lors de son exil à Trieste, du 7 novembre 1819 jusqu’à son départ en 1820 [9].

Joseph Fouché arrive à Trieste en janvier 1820 et y décède le 26 décembre de la même année.

Le flux des épaves de l’Empire semble intarissable. Le 3 juin 1820 arrive pour la deuxième fois à Trieste Joseph Fouché, « l’odieux ancien ministre de la Police de Napoléon [10] (dixit De Incontrera…) puis de Louis XVIII [11]. Au cours de son exil, il avait séjourné successivement à Prague puis à Linz et c’est sur les insistances d’Elisa qu’il s’était décidé à venir s’établir dans la ville Adriatique.

Ernestine Castellane-Majastre épouse Fouché, arrive avec son époux à Trieste en janvier 1820.

Il est accompagné de sa jeune femme, Ernestine Castellane-Majastre, et de ses quatre enfants du premier lit. Une fois de plus, c’est Labrosse qui est chargé de lui trouver une maison : ça sera la villa Vicco, située dans le centre, via Cavana [12]. Ernestine Fouché, la deuxième épouse de Fouché, se lie d’amitié avec Madame Labrosse, qu’elle rencontre soit à la Dogana Vecchia, soit à l’Ermitage. Mais le séjour triestin de Fouché est de courte durée : en fin d’année il contracte une pneumonie et meurt le 26 décembre 1820. Une fois de plus les obsèques solennelles d’une personnalité française ont lieu dans la cathédrale de San Giusto ; et une fois de plus Labrosse est présent. Le corps de Fouché est inhumé dans la crypte située sur le parvis de la cathédrale [13] (à suivre…).

Julien Sapori

[1] De Incontrera, Joseph Labrosse…, op. cit., tome II, p. 95-96.

[2] Jacques-Pascal Abbatucci, né en 1765 à Ajoccio, docteur en droit, fut tout au long de sa vie fidèle aux Bonaparte. Après avoir participé au coup d’Etat du 18 brumaire, il est recruté par Lucien Bonaparte au Ministère de l’Intérieur. Par la suite, il suit Joseph puis Murat à Naples et est nommé par ce dernier consul de ce royaume à Trieste. Jacques-Pascal Abbatucci jouera un rôle déterminant dans la fuite rocambolesque de Jérome de Trieste lors des Cent Jours.

[3] De Incontrera, Joseph Labrosse…, op. cit., tome II, p. 111.

[4] Jérôme Napoléon Charles, connu sous le titre de courtoisie de prince de Monfort, fils de Jérôme et Catherine Bonaparte (1814-1847).

[5] Charles-Albert de Moré, Mémoires du comte de Moré…, op. cit., p. 211.

[6] La villa hébergera par la suite Caroline, soeur d’Elisa et femme de Murat, roi de Naples. Elle sera démolie à la fin du XIX° siècle.

[7] Après le décès d’Elisa et de sa fille Napoléone Elise, la villa Ciardi de Villa Vicentina, distante de 35 km de Trieste, restera  la propriété de l’Etat français ; Pasteur y séjourna en 1870, afin d’étudier un remède contre une maladie qui frappait le ver à soie.

[8] De Incontrera, Joseph Labrosse…, op. cit., tome II, p. 226.

[9] Il s’agissait de la « villa Necker », qui existe encore de nos jours et qui est le siège d’un commandement militaire.

[10] De Incontrera, Joseph Labrosse…, op. cit., tome II, p. 230.

[11] Pour le séjour de Fouché à Trieste, voir : Incontrera (Oscar, de) Fouché a Trieste, dans La Porta Orientale, Trieste, 1945, n° 1-3 ; Sapori (Julien), L’exil et la mort de Joseph Fouché, Parçay-sur-Vienne, Anovi, 2007.

[12] L’ancienne maison de Fouché existe toujours et depuis 1831 est devenue le palais épiscopal de la ville : étrange destin pour la demeure de celui qui, lors de la Terreur, avait interdit toute croix et autre  symbole chrétien dans  les cimetières !

[13] Le corps de Fouché est inhumé dans la crypte située sous le parvis de la cathédrale. En 1875 il sera rapatrié en France et repose, depuis, dans l’enclos familial sis dans le petit cimetière de Ferrière-en-Brie (Seine-et-Marne), village dans lequel le duc d’Otrante avait acquis sous l’Empire une splendide propriété dont il reste de nos jours le parc, appartenant à la Chancellerie de l’université de Paris.

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