Alfred-François de Moré, comte de Pontgibaud (6)

• La troisième invasion de Trieste  – le blocus continental

La situation financière des époux Labrosse semble désormais stabilisée. Les voyages qu’ils ont effectué dans la France post-révolutionnaire leur confirment, aussi, que la page de la terreur révolutionnaire est tournée. Pourtant en 1809 la guerre éclate à nouveau : l’armée française occupe une fois de plus Trieste mais, cette fois-ci, pour s’y installer durablement. Avec le victoire de Wagram et le traité de Schonbrunn, Napoléon impose sa volonté à une grande partie de l’Europe et lance le blocus continental dans le but de ruiner l’économie de l’Angleterre. Trieste, intégrée dans une nouvelle entité étatique baptisée Provinces Illiriennes (partie intégrante de l’Empire français) en sortira complètement ruinée.

Les Provinces Illyriennes, construction étatique improbable voulue par Napoléon, ont existé de 1809 à 1813.

Le 18 mai 1809, pour la troisième fois, les troupes françaises rentrent à Trieste. Quelques jours auparavant, Napoléon avait adressé des consignes sévères au vice-roi d’Italie Eugène : « Si la ville de Trieste vient à être en notre pouvoir, imposez-lui une contribution de cinquante millions, et faites arrêter quarante des principaux habitants pour sûreté de payement. Faites également séquestrer tous les navires, jusqu’à ce que la contribution  soit entièrement acquittée » [1]. Effectivement, cette troisième occupation est désastreuse pour la ville, qui se retrouve intégrée dans un nouvel ensemble étatique, les Provinces Illyriennes [2], partie intégrante de l’Empire, dans lequel s’installe une administration qui veille au respect des consignes de Napoléon (y compris pour ce qui concerne les otages…) et qui introduit, pour la première fois dans l’histoire de ces régions, la conscription obligatoire. S’y rajoutent les effets conjugués du blocus continental français et du blocus maritime anglais. Au final, toutes ces mesures provoquent une crise économique sans précédents : en l’espace d’un an, 88% des entreprises commerciales font faillite. La population, durement frappée par la crise, quitte en masse la ville qui passe de 30 000 habitants à 20 000.

Le général Marmont, 1er gouverneur des Provinces Illyriennes.

Au milieu de ce marasme général, De Incontrera constate que « les relations qu’il y a eu entre Joseph Labrosse et les quatre Gouverneurs généraux qui successivement gérèrent les Provinces d’Illyrie au nom de l’Empereur Napoléon Ier, furent extrêmement cordiales, si ce n’est amicales » [3]. Ces quatre gouverneurs sont, successivement, le général Marmont, le général Bertrand, le général Junot et un civil, Joseph Fouché. Pour sa part, Victoire Labrosse entretien des relations étroites avec la femme de Marmont, la duchesse de Raguse [4] et plus encore avec la femme de Bertrand, la comtesse Fanny Bertrand [5]  qui partage avec elle un mode de vie resté très « ancien régime ».

Le général Bertrand, 2e gouverneur des Provinces Illyriennes.

Son entreprise parvient ainsi à survivre, ce qui constitue déjà un bel exploit, mais doit fermer ses succursales de Graz et Hambourg. Joseph se démène aussi dans tous les sens pour essayer de soulager la misère qui frappe sa ville : bien introduit auprès des autorités municipales comme des forces d’occupation, il utilise toutes ses relations et emploie tout son prestige pour essayer de diminuer les contributions, soulager le sort des otages détenus dans la forteresse de Palmanova et relancer d’une manière ou de l’autre un commerce à l’agonie. Son prestige est au sommet, et le 14 juillet 1811, lors des élections des membres du corps des marchands pour la formation de la Chambre de Commerce, c’est lui qui recueille le plus de voix. Pour autant, il ne perd pas de vue ses intérêts, et parvient à obtenir l’exclusivité des fournitures militaires pour l’ensemble de l’Illyrie.

Fanny Dillon, épouse du général Bertrand.

Afin de contourner le blocus maritime de la flotte anglaise, le gouverneur général Marmont et des hommes d’affaires triestins, parmi lesquels notre Joseph Labrosse, jettent les bases d’un projet commercial très ambitieux : transporter le coton depuis Levant par la voie terrestre. Le projet est validé par l’Empereur avec un décret du 14 juin 1810. Le départ de cette route débute à Salonique, traverse la Serbie, la Bosnie et la Croatie pour aboutir au bout de 55 jours à Trieste d’où les balles de cotons sont acheminées dans tout l’Empire. Pendant les quatre années de son existence, le « transit levantin» (c’est ainsi qu’on appela cette entreprise) assure la moitié des besoins français de cotons et ne prendra fin qu’avec la cessation des hostilités et donc du blocus anglais [6]. Le comte de Moré explique dans ses mémoires, de manière un peu excessive comme d’habitude, que « le blocus continental fut très utile aux spéculations de mon frère [Joseph Labrosse] : les cotons du Levant ne pouvant plus être  embarqués, il fallut les transporter par terre et ce fut lui qui en eut le transit. Aussi, de ce moment-là, à partir de ce moment, on peut dire qu’il jeta coton en Europe » [7].

Le général Junot, 3e gouverneur des Provinces Illyriennes.

Après le départ de Bertrand et l’arrivée de Junot, Labrosse n’est pas le seul à comprendre que désormais l’Empire, et plus particulièrement les Provinces Illyriennes, sont au bord du gouffre. Il prend ses distances avec ce nouveau Gouverneur général, dont le comportement irrationnel le rend d’ailleurs peu fréquentable. En juillet 1813 Junot, dont la folie est devenue désormais manifeste, est littéralement enlevé sur ordre de Napoléon et expédié sans management vers la France. La suite est racontée par le comte de Moré dans ses mémoires : « Alors ses créanciers et ses fournisseurs assaillirent sa maison [de Trieste] et s’opposèrent à l’embarquement de ses bagages. Mon frère [Joseph Labrosse] voyant sur le port un grand mouvement occasionné par les caisses pleines d’effets que ces gens ne voulaient pas laisser partir, s’informa de la cause de ce tumulte, et apprenant qu’on voulait retenir les bagages du général pour une somme de deux mille écus, mon frère paya sur-le-champ la somme réclamée, sans même attendre d’autorisation, fit lever l’embargo, et les caisses arrivèrent à Paris. […] Madame la duchesse d’Abrantès écrivit une lettre de remerciements, ajoutant que son premier soin serait de faire honneur à cette dette. En effet, la liquidation de la fortune de son mari était à peine achevée, que les deux mille écus arrivèrent à Trieste à l’adresse de celui qui les avait si élégamment avancés » [8].

Joseph Fouché, 4e et dernier gouverneur des Provinces Illyriennes.

Le successeur de Junot, Joseph Fouché, ne reste en poste que quelques mois avant l’effondrement final. Le 25 août 1813 il quitte Ljubljana, désormais trop exposée aux attaques Autrichiennes, et se replie à Trieste avec son intendant général des finances, le comte Chabrol [9], et son chef de cabinet, Charles Nodier [10]. Chabrol avait auparavant contacté Labrosse, le priant de prendre en charge ses enfants et de les mettre à l’abri à Venise, tout en avançant les dépenses, ce que notre banquier fit. Mais qu’en est-il des relations entre l’ancien conventionnel et régicide Fouché et notre Joseph Labrosse, aux sentiments royalistes ? De Incontrera déteste Fouché, mais pour pourfendre le « terroriste » il cite – une fois de plus – le fantasque comte de Moré, prenant toutefois le soin de préciser qu’il faut accueillir son témoignage « au bénéfice  d’inventaire, parce que sûrement ce passage appartient à une des pages romancées de la brillante plume d’Honoré de Balzac » [11].

Charles Nodier, proche collaborateur des gouverneurs des Provinces Illyriennes.

Voici donc le témoignage de comte de Moré : « Le port [de Trieste] était bloqué, toutes les hauteurs qui commandaient la ville étaient couronnées par les drapeaux des troupes » ennemies. […] Je vis le duc d’Otrante entrer dans la chambre de mon frère et le connjurer de le sauver lui et ses enfants. On conviendra bien que Joseph Labrosse était alors le véritable « refugium peccatorum » ; car il ne voulut pas que Fouché l’ait invoqué en vain. Il le calma, l’encouragea, se chargea de le sauver et de lui faire parvenir tout ce qu’il ne songeait pas à abandonner ; et il traça même un plan de sortie et son itinéraire » [12]. Si ces lignes sont, selon toute probabilité, totalement fantaisistes, il est par contre attesté que Labrosse, en sa qualité de français, d’homme de parole et de banquier, aida lors de la débâcle française de septembre 1813, un grand nombre de connationaux (à suivre…).

Julien Sapori

[1] Correspondance de Napoléon ; Saint- Pölten, 10 mai 1809, lettre de Napoléon au prince Eugène.

[2] Les Provinces Illyriennes avaient été instituées par la paix de  Schönbrunn du 14 octobre 1809. Cet ensemble hétéroclyte comprenait les villes de Gorizia et de Trieste, la Carniola (sud de l’Autriche), les actuelles Slovénie et Croatie avec la Dalmatie jusqu’aux Bouches de Kotor, soit au total une population de deux millions de personnes parlant l’italien, l’allemand, le slovène et  le croate. La capitale était Ljubljana, mais la ville la plus importante restait Trieste. Il est peut probable que Napoléon ait cru à la viabilité d’un tel « monstre » géopolitique, dont la raison d’être était tout à fait conjuncturelle.

[3] De Incontrera, Joseph Labrosse…, op. cit., tome II, p. 48. Les  quatre gouverneurs généraux qui se succédèrent entre octobre 1809 et août 18132 à la tête des Provinces Illyriennes furent successivement le maréchal Marmont duc de Raguse (du 8 octobre 1809 au janvier 1811), le général Henri-Gratien Bertrand (jusqu’au 21 février 1812), le général Andoche Junot duc d’Abrantès (jusqu’au 10 juin 1813) et Joseph Fouché duc d’Otrante qui assumera ses fonctions jusqu’à l’invasion autrichienne en août-septembre 1813.

[4] Anne Marie Hortense Perregaux (1779-1855), fille d’un riche banquier, avait épousé Marmont en 1798.

[5] Fanny Bertrand (1785-1836). Elle était la fille du général comte Arthur de Dillon, descendant d’une famille irlandaise jacobite, « propriétaire » d’un régiment d’infanterie, ancien combattant de la guerre d’indépendance américaine, guillotiné sous la Terreur.  Elle avait épousé Bertrand en 1808. Le 5 décembre 1811, Fanny accoucha à Trieste de son déuxième enfant, Henri Alexandre. Avec son  mari, elle suivra Napoléon à Sainte Hélène.

[6] Marmont en parle dans ses mémoires : Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse, de 1792 à 1841, Paris, Perrotin, 1857.

[7]  Charles-Albert de Moré, Mémoires du comte de Moré…, op. cit., p. 199.

[8] Charles-Albert de Moré, Mémoires du comte de Moré…, op. cit., p.  203-204.

[9] Christophe de Chabrol de Crouzol (1771-1836), comte de l’Empire, intendant général des Provinces Illyriennes ; sous la Restauration, il sera ministre de la Marine puis des Finances et paire de France. On peut imaginer que la relation de confiance entre Chabrol et Labrosse fut fortement facilitée par le fait que leurs familles étaient originaires de l’Auvergne, et pour la précision du Puy-de-Dôme.

[10] Charles Nodier (1780-1844), homme de lettres et romancier, est considéré comme un des fondateurs du mouvement romantique. Dans un de ses romans, il évoque, sans le citer, Joseph Labrosse : «À Trieste […], par un hasard qui vaut la peine d’être remarqué, l’émigration française n’y était pas suspecte. Les hommes de cette classe qu’un choix avait fixé dans ces contrés charmantes s’y naturalisaient si facilement qu’on oubliait de jour en jour leurs titres d’origine en les voyant se livrer à d’utiles et laborieuses industries. Un de nos plus brillants marquis y avait fondé une vaste maison de commerce dont la réputation est européenne » (Charles Nodier, Mademoiselle de Marsan, Bruxelles, Méline, 1832, dernier chapitre, p. 61).

[11] De Incontrera, Joseph Labrosse…, op. cit., tome II, p. 75.

[12] Charles-Albert de Moré, Mémoires du comte de Moré…, op. cit., p. 205-206.

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