Alfred-François de Moré, comte de Pontgibaud (5)

  • Affaires et deuils

En dépit de l’invasion française de 1805, l’économie triestine redémarre rapidement ; et les affaires de Joseph Labrosse également. Il devient l’un des hommes d’affaires les plus importants et prospère de la ville et s’achète deux propriétés, une dans la périphérie de Trieste, l’autre à la campagne.

Les affaires florissantes des époux Labrosse leur permettent rapidement d’investir dans des propriétés immobilières. Leur lieu de vie habituel reste l’édifice de la Dogana Vecchia, remarquablement situé en plein centre-ville et à quelques centaines de mètres seulement du port mais, dès 1804, les époux Labrosse achètent une charmante maison située dans la périphérie de la cité qu’ils appellent « l’Ermitage« , et où ils se rendent chaque semaine. La propriété, placée sur une colline d’où on jouit d’une vue magnifique sur la ville et le golfe, comprend également une cour avec écurie, un jardin et des vignes : au total, 35 hectares. Dans la maison, ils aménagent une belle bibliothèque sur laquelle règne en femme de lettres Mme Labrosse, qui régulièrement se fait expédier des livres de France. Sur la façade, « au-dessus du portail de la maison dominicale » écrit de Incontrera « Joseph Labrosse fit encastrer dans le mur une grande et belle pierre sculptée avec ses armes familiales, puisque là, dans l’intimité domestique, en fin de compte loin des affaires du monde, il voulait être seulement ce qu’il était en réalité, le comte de Pontgibaud » (1). La villa sera démolie dans les années 1990, et ses jardins transformés en square public. Seuls subsistent de ce lieu idyllique la plaque avec les armoiries des Pontgibaud, qui a été récupérée et fixée, avec un but uniquement ornemental, sur la villa Gairinger située dans le faubourg de Scorcola, ainsi que le souvenir de son nom dans la toponymie locale, à savoir la via dell’Eremo (rue de l’Ermitage).

Les armoiries de comtes de Pontgibaud. Elles étaient accrochées dans la « Villa dell’Eremo » (« Hermitage ») à Trieste.

En 1806 les époux Labrosse font aussi l’acquisition d’une propriété considérable située dans la campagne de Ronchi (2), un village du Frioul sis à environ 38 kilomètres de Trieste. Elle se compose d’une très vaste maison d’habitation avec cour, d’une chapelle, de plusieurs fermes, d’une grange et de terres maraîchères, près et bosquets. Joseph Labrosse, qui n’a pas oublié ses compétences agricoles de l’époque où il vivait dans sa seigneurie d’Auvergne, parviendra à étendre et valoriser cette propriété, en y faisant vivre et travailler plusieurs centaines de familles de fermiers et métayers. Les héritiers des Pontgibaud en resteront propriétaires jusqu’en 1872.

Une photo datant des années 1960 de la maison des Pontgibaud-Labrosse », dans la périphérie de Trieste. Elle n’existe plus », mais la rue où elle se trouvait (via dell’Eremo) en rappelle l’existence.

Après plusieurs changements de propriétaires, l’ancienne villa Pontgibaud-Labrosse, située via (rue) Giuseppe Verdi à Ronchi dei Legionari, a été achetée en 1964 par l’ENEL (l’équivalent italien d’Edf) et utilisée comme immeuble de bureaux mais, depuis plusieurs décennies, est à l’abandon. Son achat avait été envisagé par la commune qui, finalement, y a renoncé. En attendant de lui trouver une affectation (ce qui semble désormais de moins en moins probable…) ce bâtiment entouré de ce qui reste du parc, se dégrade progressivement et, peut-être, définitivement. Encore le 30 mars 2019, les Carabinieri ont dû intervenir pour y empêcher des dégradations par des squatters.

En 1806, les époux Labrosse apprennent le décès de la mère de Victoire, la baronne d’Hariague. Les formalités d’héritage apparaissant complexes, sa fille doit quitter Trieste pour Paris. Elle profite de son séjour dans la capitale pour intensifier les relations avec la Banque Schérer et Finguerlin : c’est grâce à ces contacts que son mari parvient à se faire nommer agent de cette banque, non seulement pour Trieste, mais également pour la Vénétie, l’Autriche et le Levant. A ses activités traditionnelles de négoce, l’entreprise Labrosse ajoute ainsi la banque : dès lors, son rayonnement devient vraiment européen.

C’est au cours de son séjour parisien que Mme Victoire Labrosse apprend le décès, survenu le 10 août 1806 à l’âge de 85 ans, à Agen, du duc Jean-François de Narbonne. Sa femme, qui vivait séparée de son mari depuis une quarantaine d’années, était arrivée à Trieste dans la suite de Mesdames de France, et y était restée après leur décès, devenant très proche des époux Labrosse ; elle demande donc à son amie d’assurer la défense de ses intérêts dans le règlement de l’héritage. La part qui échoue à la duchesse de Narbonne n’est « que » de 6.000 louis d’or que Victoire lui remettra lors de son retour à Trieste.

L’état actuel de l’ancienne villa Pontgibaud, à Ronchi, abandonnée depuis de nombreuses années, soulève des inquiétudes…

Toujours en 1806, alors que Victoire se trouve encore à Paris, le fils aîné du couple, Albert-Victoire, est atteint à Milan d’une pneumonie. Son père accourt à l’Ospedale Maggiore de la ville, mais tous les efforts faits pour le soigner restent vains : il mourra le 31 août 1806, à l’âge de 30 ans. Albert-Victoire s’était engagé dans l’armée de Condé jusqu’à sa dissolution ; par la suite, il s’était éloigné de ses parents, pour des raisons qu’on ignore et qui feront l’objet de très rares allusions dans la correspondance familiale. D’un esprit dépressif, on devine simplement qu’il leur causa bien de chagrins.

Le but du voyage de Victoire à Paris est également de récupérer le cadet, Armand, qui depuis une dizaine d’années vit à Paris chez sa grand-mère la baronne d’Hariague. Le jeune homme âgé à ce moment-là de vingt ans, ayant effectué de bonnes études et s’étant initié à la pratique commerciale, les parents estiment qu’il est désormais prêt pour devenir leur assistant. En novembre 1806 il arrive donc à Trieste où, très rapidement, il s’intègre dans les activités commerciales des parents, faisant preuve de compétence et de zèle, notamment dans la branche bancaire de l’entreprise familiale.

Victoire rentre à Trieste en août 1807, après une année de séparation. En 1808, c’est au tour de son mari d’entreprendre le voyage pour la France dont il était éloigné depuis dix-sept ans. Malheureusement, nous ne disposons pas de détails à ce sujet (à suivre…).

Julien Sapori

1 De Incontrera, Joseph Labrosse…, op. cit., vol. 1er, p. 139.

2 C’est de ce village que le 12 septembre 1919 les « légionnaires » de D’Annunzio (pour la plupart des soldats déserteurs de l’armée italienne) partiront à la conquête de la ville de Fiume, que les dispositions du Traité de Versailles n’avaient pas attribué à l’Italie en dépit du fait que sa population était majoritairement italienne. Afin de commémorer cet événement, le village sera rebaptisé Ronchi dei Legionari, appellation qu’il conserve encore de nos jours.

 

 

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