Alfred-François de Moré, comte de Pontgibaud (4)

• L’invasion française de Trieste en 1805

Dans l’épisode précédent, nous avons vu que les époux Labrosse s’intègrent rapidement dans la vie de Trieste. Leurs affaires prospèrent, et ils fréquent Mesdames de France qui, pourchassées par la Révolution, y ont échoué pour y mourir. Les Labrosse pensent être à l’abri de la tourmente révolutionnaire, mais même au fond de l’Adriatique ils finissent par être rattrapés par l’Histoire…

Le 19 novembre 1805, les troupes du général Masséna rentrent dans Trieste. Oscar de Incontrera imagine le désarrois des époux Labrosse : « Ils étaient persuadés que l’occupation française de 1797, dont ils avaient tant entendu parler avec des accents acerbes, ne se serait plus renouvelée à Trieste, selon la croyance commune. Ils pensaient qu’elle [Trieste] serait restée loin des convulsions européennes et des nouveaux théâtres possibles de la guerre. Jamais les deux époux n’auraient imaginé être rejoints de cette manière dans ce lointain fond de l’Adriatique par cette armée révolutionnaire. Eux qui étaient partis de Suisse sept années avant, pour se soustraire à celle-ci. Ainsi, la patrie venait les retrouver par l’intermédiaire de ses soldats. Cette patrie vers laquelle ils avaient renoncé à retourner, jugeant son régime instable et tendant uniquement à des aventures belliqueuses, continues et ambitieuses, donc non propices à la reconstruction, sous son ombre, de leur fortune » 1.

André Masséna (1758-1817). Il avait la réputation d’être particulièrement impitoyable voir cupide.

Une des première décisions du nouveau occupant est d’imposer à la ville une importante taxe d’occupation de 5.592.667 francs (environ cinq millions de florins). Les commerçants triestins sont particulièrement visés. Le comte de Moré raconte dans ses mémoires que son frère « se porta lui-même en tête pour une forte somme; mais l’existence de cet émigré français, le rétablissement de sa fortune, le noble usage qu’il en faisait, sa réputation étaient connus d’avance des vainqueurs; aussi le général [Serras 2] voulant protéger et servir un compatriote qui avait si courageusement triomphé de l’adversité, déclara à Joseph Labrosse qu’il serait exempt de la taxe, et ne paierait rien. […] Mon frère eut la noblesse et le désintéressement de répondre qu’ayant reçu l’hospitalité à Trieste, tous les commerçants étaient ses confrères et amis, et qu’après avoir couru avec eux les chances de la bonne fortune, il devait faire cause commune dans le malheur commun »3. Joseph Labrosse participe donc à la contribution de guerre à hauteur de 12.030 florins, ce qui n’empêchera nullement son entreprise de prospérer, non seulement dans ses secteurs habituels (l’importation et l’exportation de laines, toiles, mousselines, soiries et dentelles), mais également en devenant fournisseur de l’armée française. La déuxième occupation française de Trieste se termine le 4 mai 1806 : elle ne sera pas la dernière…

En 1805 le frère de Joseph Labrosse, le fantasque comte Charles-Albertde Moré, vient le rejoindre à Trieste. Son caractère insubordonné est aux antipodes de celui pondéré et réfléchi du frère aîné. Comme son frère, il avait fait ses études chez les Oratoriens de Juilly, mais il en avait été chassé à cause de son indiscipline. Par la suite, il avait mené une vie dissolue à Paris jusqu’à ce que son père, excédé, n’obtient du roi une lettre de cachet et le fasse enfermer le 19 février 1775 dans la forteresse de Pierre-Scize 4, à Lyon, d’où il s’évadera deux ans plus tard !

Que faire d’un tel rebelle ? En désespoir de cause, le père l’« invite » vivement à se porter volontaire avec Lafayette pour l’Amérique. Le jeune chevalier accepte avec enthousiasme et s’ embarque à l’automne 1777 sur l’ Arc en ciel. Le navire est à peine arrivé dans la baie de Chesapaeke qu’ il est détruit par les bordées d’un vaisseau britannique. Charles-Albert parvient à rejoindre le camp de Washington à Valley-Forge, où La Fayette le nomme major aide de camp ; il revient en France en héros, et Louis XVI le fait chevalier de Saint-Louis. Toujours assoiffé d’aventures, il retourne en Amérique, participe aux derniers combats puis rentre en France avec La Fayette, à bord de l’Ariel. Décoré de l’ordre de Cincinnatus, nommé capitaine au régiment Roi-dragon, il a fini par avoir une situation.

L’ impressionnante forteresse d la Pierre-Scize à Lyon dominait la Saône. Elle sera totalement démolie en 1793.

Charles-Albert de Moré se marie le 31 juillet 1789 avec Adélaïde Jourda de Vaux, née à Besançon le 6 juillet 1751. Veuve, elle avait épousé en premières noces le comte François Marie de Fougières5, maréchal de camp du Roi, vice gouverneur lieutenant général du Bourbonnais et premier maître d’hôtel du comte d’Artois (le futur Louis XVIII). Deux enfants sont issus de ce premier mariage, qui suivront leurs parents dans l’exil, y compris à Trieste : le comte Louis-Joseph, qui à la Restauration deviendra député et chevalier de Saint-Louis, et Charlotte-Thérèse, qui épousera l’officier de cavalerie Charles François-Marie Martin de la Bastide. À Trieste, Adélaïde se lie d’une profonde amitié avec sa belle-sœur Victoire et la duchesse de Narbonne.

Craignant les débordements de la Révolution, le 20 août 1791 Charles-Albert de Moré émigre avec son frère et, après s’être engagé dans l’armée des émigrés, il la quitte et s’installe à Lausanne où sa femme vient le rejoindre. En 1793 le couple part vivre à Karlsruhe, hôte de margrave Charles Frédéric de Bade qui accueille aussi, parfois, le comte d’Artois. En 1795 le couple retourne à Lausanne, aider le frère dont les affaires commencent à prospérer. Quand ce dernier décide de quitter la Suisse pour Trieste, Charles-Albert ne le suit pas : il a appris que les États-Unis ont décidé de liquider les soldes de tous les officiers étrangers volontaires de la guerre d’indépendance. Il s’embarque donc à Hambourg et se présente au ministère où, sans aucune formalité, on lui remet sur le champ la somme de 50.000 francs.

Quand en 1805 il arrive à Trieste avec sa femme Adélaïde, l’ancien aventurier s’est assagi et se lance sans regrets dans le commerce. Il apporte dans le capital de l’entreprise ce qui restait de la somme que le Congrès des États-Unis lui avait versé en compensation de sa participation à la guerre d’indépendance (à suivre…).

Julien Sapori

1 De Incontrera, Joseph Labrosse…op. cit., vol. 1er., p. 257.

2 Jean-Mathieu Seras (1765/1815), d’origine piémontaise passe au service de la France. Son nom est gravé sur l’Arc de Triomphe.

3 Charles-Albert de Moré, Mémoires du comte de Moré…, op. cit., p. 197-198.

4 Le château de Pierre-Scize était situé sur les rives de la Saône, entre la Fourrière et la Croix Rousse. Dans cette forteresse impréssionante, totalement démantelée en 1793, séjournèrent des prisonniers illustres tels que le marquis de Cinq-Mars (peu avant son exécution) et, brièvement, le marquis de Sade en 1768.

5 Je formule l’hypothèse que George Sand se soit inspirée du patronyme du comte de Fougières (le premier époux d’Adélaïde) pour désigner dans son roman Simon le comte de Pontgibaud : une simple coïncidence pour deux noms quasiment identiques (Fougières et Fougères) serait vraiment extraordinaire ! On verra plus loin, dans un autre « épisode », comment George Sand dénigrera Joseph Labrosse, « coupable » à ses yeux d’avoir dérogé de son statut de noble.

 

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