Alfred-François de Moré, comte de Pontgibaud (3)

• Trieste, refuge des émigrés

Dans l’épisode précédent, nous avons suivi les époux Pontgibaud dans leur exil en Suisse. Ayant perdu toute leur fortune, il avaient décidé de se lancer dans le commerce, et c’est à cette occasion que  le comte de Pontgibaud avait adopté le nom de « Labrosse », tellement plus plébeien ! Les affaires prospèrent mais, craignant que la Révolution ne les attrape, le couple décide d’aller s’établir encore plus loin vers l’Est : c’est ainsi ils jettent leur dévolu sur Trieste, où d’autres épaves de l’Ancien Régime se sont déjà installés.

La nouvelle et relative sérénité des Pontgibaud est à nouveau menacée par la pression de plus en plus importante exercée sur la Suisse par la France révolutionnaire. En janvier 1798, ses armées interviennent pour épauler la révolte de certains cantons : le mois suivant, la confédération suisse cesse d’exister et est remplacée par une « république soeur » [1]. Inquiets, Albert-François et sa femme décident de se mettre à l’abri dans les terres de l’Autriche, où un grand nombre d’épaves de l’Ancien Régime ont déjà trouvé refuge. Leur choix se porte sur Trieste, qui connaît à cette époque un développement économique extraordinaire ayant transformée en quelques décennies la petite cité de pêcheurs en premier port de l’Adriatique, dépassant même en activité Venise, son ancienne rivale. Hommes d’affaires, artisans, négociants, marins, aventuriers et exilés de toute sorte affluent dans cette ville riche et en pleine expansion, italienne par sa culture et cosmopolite par ses populations, possession de l’Autriche depuis 1382.

Madame Adélaïde (1732-1800), fille de Louis XV, morte en exil à Trieste.

Afin de vérifier si les conditions d’installation de l’entreprise Labrosse dans la ville sont réunies, fin 1798 Alfred-François envoi à Trieste, en précurseur, un de ses collaborateurs, le chevalier Amable de Ligondès. La famille de Ligondès, d’origine auvergnate, comprenait au XVIII° siècle plusieurs branches dans lesquelles on retrouve trois Amable ou Aimable. Celui qui nous intéresse serait – sous toute réserve – Amable, fils de Claude François et de Antoinette de Ligondès (mariés avec dispense de Rome pour un 4e degré de consanguinité le 19 juin 1719 à Saint-Bonnet-de-Rochefort dans la chapelle du château, né le 02 octobre 1744 à Saint-Bonnet-de-Rochefort), titulaire de l’Ordre de Malte, chevalier de majorité le 10 août 1762, mort à Clermont-Ferrand le 10 avril 1817. De Incontrera affirme qu’il était également Chevalier de Saint-Louis et ancien officier dans l’armée des Princes puis du Condé. De Ligondès s’acquitte de sa mission et confirme l’intérêt  du choix de Trieste, ce qui confirme Pontgibaud dans sa décision. Pour sa part, Ligondès s’installe chez son frère (prénom ignoré), ancien chevalier de Malte, arrivé dans la ville le 24 juillet 1798 avec trente-un autres chevaliers à la suite de Son Altesse le baron Ferdinand de Hompesch [2], Grand Maître de l’Ordre, chassé de Malte par Bonaparte [3].

Madame Victoire (1733-1799), fille de Louis XV, morte en exil à Trieste.

Une fois l’accord des autorités autrichiennes obtenu, en décembre 1799 les Pontgibaud arrivent dans la ville Adriatique et s’établissent bientôt dans l’immeuble dit de la Dogana Vecchia (vieille douane), une grande construction sévère située en plein centre ville, juste à côté de l’actuelle piazza Unità. Selon les habitudes de l’époque, l’entrepôt se trouve au rez de chaussé, l’habitation aux étages supérieurs et les chambres des employés et domestiques sous les combles. Se consacrant entièrement à leurs activité commerciales, les Labrosse (dorénavant je les appellerai ainsi) se tiennent rigoureusement à l’écart de la vie politique, à tel point que peu de personnes sont au courant de leur passé aristocratique. Leur nouvelle société (prenant la relève de celle qu’ils avaient fondé à Lausanne), dépose ses statuts le 24 mai 1799 : elle comprend les deux époux, et leurs associés Bacof, Barthéllémy Spinette, Leriche (la musicien de la famille qui les avait suivi dans l’exil), Pierre de Montamat et Vanoven. Elle sera mise en liquidation le 23 avril 1805 avec un actif de 172.992 florins et remplacée le 24 août 1805 par une troisième, comprenant en plus des deux époux  le comte de Moré, Bacof, Spinette et Le Riche.

D’autres émigrés français les ont précédés à Trieste, et davantage encore les suivront. Au sein de cette communauté de malheureux, les Labrosse deviennent rapidement un point de repère, n’hésitant pas à aider financièrement des compatriotes en détresse, voir à les employer ou les héberger ; en tout cas, ils sont toujours prêts à les conseiller et les orienter. On comprendra que la générosité de Joseph Labrosse s’adresse en priorité à ses ancien compagnons d’armes : c’est  notamment le cas du marquis Charles-Laure de Mac Mahon. Descendant d’une ancienne famille irlandaise qui s’était réfugiée en France à la chute des Stuart, il avait fait carrière dans l’armée, débutant en 1767 à la deuxième compagnie « noire » des mousquetaires, la même unité qui verra passer quelques années plus tard le comte de Pontgibaud. Par la suite, il participe à la guerre d’indépendance des États-Unis comme aide de camp de La Fayette, ce qui lui vaudra la Croix de Saint-Louis et de figurer parmi les membres fondateurs de la Société des Cincinnati. En 1788 il est colonel, commandant le régiment d’infanterie du Dauphin à Toulon dans lequel servait le jeune major Albert-François de Pontgibaud. En exil à Trieste, il y retrouve son ancien subordonné, établi dans les affaires commerciales : il investi dans l’entreprise de son ami l’intégralité de ses maigres économies, soit 7.000 francs, aidant ainsi le démarrage commercial.  Dès lors, il vit en ami dans la maison des époux de Pontgibaud. Il rentre en France à la Restauration, à une date que je n’ai pas pu déterminer, et se fixe à Saint-Max (Meurthe-et-Moselle) [4].

La duchesse de Narbonne (1734-1821), ancienne maîtresse de Louis XV, dame de compagnie d’Adélaïde, était un fort caractère. Après le décès de Mesdames de France, elle resta vivre à Trieste pendant plusieurs années.

On constate le rôle important pris rapidement par les époux Pontgibaud à Trieste lors de l’arrivée de Mesdames de France, Victoire et Adélaïde [5]. Effrayées par la Révolution, les deux filles de Louis XV avaient quitté le 19 février 1791 leur résidence, le château de Bellevue près de Meudon, et étaient parties en émigration. Elles s’étaient rendues à Rome, qu’elles avaient du abandonner précipitamment suite à l’avancée des troupes françaises et, après une pérégrination pénible, étaient arrivées dans les Pouilles, d’où elles s’étaient embarquées pour Trieste pour y arriver, enfin, le 20 mai 1799, escortés par une flotte de cinq navires britanniques. Mesdames de France débarquent à Trieste accompagnées par 81 personnes, parmi lesquelles des dignitaires de la cour du pape et du roi de Naples. Leur suite personnelle se compose, entre outre, de la duchesse Françoise de Narbonne [6], attachée à Adélaïde, et de la comtesse Victoire de Chatelux [7], attachée à Victoire. Leur situation financière est loin d’être florissante, car les deux sœurs ne peuvent disposer que de la petite pension que leur verse Don Carlos IV, roi d’Espagne. Épuisées par l’âge et la fatigue, elles s’enferment dans le palais du consul d’Espagne, l’intransigeant légitimiste Charles-Alexandre de Lellis. Dans la nombreuse colonie française de la ville, peu de gens les fréquentent : les époux Pontgibaud sont du nombre, et rendent souvent visite aux deux malheureuses. Intrigué, de Lellis se renseigne, et c’est ainsi qu’il décrit de manière particulièrement critique et, pour tout dire, profondément injuste, leur situation : « Il s’agit d’un chevalier et d’une dame  […] lesquels émigrèrent de France, au nom de la bonne cause, avec leur légitime et actuel Souverain et qui quand ils considérèrent ce dernier irrémédiablement perdu et eux-mêmes, pour cela, privés de l’espoir d’une récompense, sont passés de façon infâme [sic !] au service des cruels persécuteurs de leurs anciens rois légitimes. Et cette chose soulève une horreur encore plus grande, car on sait qu’ils y furent poussés non par une nécessité positive, mais uniquement par la gourmandise du gain » [8].

La Dogana Vecchia à Trieste. Cet imposant bâtiment fût construit dans le centre de Trieste en 1749 et hébergea l’entreprise Labrosse. Démoli au XIXe siècle, il se trouvait à l’emplacement de l’actuel Tergesteo.

Madame Victoire, atteinte d’un cancer au sein, tombe rapidement malade et décède le 8 juin 1799, à l’âge de 70 ans. Huit mois plus tard, le 27 février 1800, une pneumonie a raison des dernières résistances de Madame Adélaïde, âgée de 68 ans. Elle est enterrée à côté de sa sœur, dans la cathédrale de San Giusto, avec la même pompe. Son cercueil est porté à bout de bras par dix émigrés français, parmi lesquels figure Joseph Labrosse [9]. C’est dans cette même église qu’auront lieu, vingt ans plus tard, les obsèques de Joseph Fouché.

 Julien Sapori

[1] La République Hélvétique (12 avril 1798/10 mars 1803) fut un régime politique imposé par la France aux cantons suisses.

[2] Ferdinand von Hompesch zu Bolheim (1744/1805), 71e grand maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Il n’ oppose aucune résistance au débarquement des troupes françaises de Napoléon à Malte.

[3] Je remercie M. Alain Rossi, président du CGHAV (Cercle Généalogique et Héraldique de l’Auvergne et du Velay), pour les renseignements qu’il m’a communiqué au sujet d’Amable de Ligondès.

[4] Charles-Laure de Mac-Mahon, marquis d’Eguilly et de Vianges (1752-1830), sera nommé en 1827 pair de France et, suite à la révolution de 1830, il démissionnera de toutes les fonctions publiques. Il décèdera à Saint-Max le 18 octobre 1830. Il n’eut pas de descendants, mais était l’oncle du maréchal Patrice de Mac Mahon, duc de Magenta (1808-1893), maréchal de France et président de la république française. Sur Charles-Laure de Mac-Mahon : Broglie (Gabriel de), Mac Mahon, Perrin, 2000 ; Incontrera (Oscar, de), Joseph Labrosse, comte de Pontgibaud, et les exilés français de Trieste ; Robert (Adolphe), Dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889, Edgar Bourloton, s.l., 1889/1891.

[5] On appelait Mesdames de France sept des huit filles de Louis XV et de Marie Leszczynska, qui des circonstances généalogiques et diplomatiques particulières firent rester célibataires, vivant à la cour.  Les deux survivantes furent Adélaïde (1732/1800) et Victoire (1733/1799), qui terminèrent leur vie en exil à Trieste.

[6] Françoise de Chalus, duchesse de Narbonne-Lara (1734/1821), mariée en 1749 à Jean-François, duc de Narbonne-Lara. Suite à une grave blessure de guerre, son mari aurait été dans l’impossibilité de procréer, il est donc fort probable que ses deux enfants soient les fils de Louis XV, dont elle était la maîtresse.

[7] Angélique Victoire de Durfort, comptesse de Chastellux (1752/1816), mariée en 1773 à Henry Georges César de Chastellux. Après la morte d’Adélaïde, et se retira à Naples.

[8] Lettre de de Lellis au ministre Cevallos, Trieste, 21 juin 1815, mentionnée par  de Incontrera, Gli esuli napoleonici a Trieste, dans Archeografo Triestino, vol.  X-XI, Trieste, 1946, p. 164.

[9] Sur Mesdames de France : Fleury (compte), Les drames de l’histoire, Paris, Hachette, 1905 ; Incontrera (Oscar, de), Joseph Labrosse, comte de Pontgibaud, et les exilés français de Trieste ; Stryienski (Casimir), Mesdames de France, filles de Louis XV, Paris, Emile-Paul, 1911. À noter que les restes de Mesdames de France seront déposés en janvier 1817 dans la basilique de Saint-Denis où elles se trouvent encore de nos jours.

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