Alfred-François de Moré, comte de Pontgibaud (2)

• Dans la tourmente révolutionnaire…

Dans la première partie, j’ai évoqué la vie sous l’Ancien Régime finissant des époux de Pontgibaub, châtelains auvergnats. La Révolution éclate et ils sont contraints de prendre la fuite en Suisse où, pour échapper à la misère qui les guette, ils se lancent dans le commerce. Albert-François de Pontgibaud dispose incontestablement d’un certain talent puisque rapidement l’entreprise familiale prospère…

Preuve de son importance, c’est Albert-François de Pontgibaud qui, le 21 mars 1789, préside à Clermont-Ferrand l’assemblée des états de la noblesse d’Auvergne. Sont élus pour siéger aux Etats-Généraux à Versailles, le marquis de La Fayette [1], le comte de Canillac [2] et le comte d’Espinchal [3].

Deux ans plus tard, la menace révolutionnaire se précisant, le 20 août 1791 Albert-François, son fils aîné Albert-Victoire et son frère Charles-Albert quittent nuitamment le château et prennent la route de l’émigration, tandis que la comtesse Pontgibaud reste sur place avec le petit Armand-Victoire. En septembre, les trois fugitifs arrivent à Coblence où on est en train de constituer une armée d’émigrés royalistes [4]. Albert-François est nommé colonel et, avec son unité, est agrégé à l’armée Prussienne du duc de Brunswick qui a pour objectif Paris. Après un an de combats stériles et la défaite de Valmy, l’armée des émigrés est licenciée et les deux frères se rendent en Suisse : ils ne reviendront pas dans l’armée de Condé, passant toutefois le flambeau au jeune Albert-Victoire, âgé de 17 ans, qui participera à d’autres combats.

Lausanne à la fin du XVIIIe siècle. De nombreux français fuyant la terreur révolutionnaire y transitèrent. 

Les deux proscrits s’installent à Lausanne où ils sont rejoints en décembre 1792 par la femme d’Albert-François, qui est accompagnée par le cadet Armand-Victoire, âgé de cinq ans, par sa femme de chambre, Julie Portelette, et son musicien, monsieur Leriche. Avant de partir, Victoire a réussi à placer une partie de leurs biens meubles chez des personnes de confiance ; elle amenène avec elle les bijoux de famille et 10.000 francs en éspèces. Peu après, ils sont rejoints par la femme de Charles-Albert, Adélaïde. Dans la ville hélvétique, tout ce monde vit dans les privations et l’angoisse : ils apprennent que les archives de Pontgibault ont été brûlés, que leur château et leurs quatre hôtels à Paris ont été vendus comme biens nationaux et que la dépouille du père César a été déterrée de la chapelle seigneuriale et jetée dans la fosse commune.

En 1794, le comte et la comtesse ne disposent plus que de 40 francs… Comprenant que la mysère est aux portes et qu’ils ne peuvent plus compter que sur leurs forces, ils décident de gagner leur vie par le travail. Toute la troupe s’y met : le musicien, monsieur Leriche, donne des concerts, la comtesse et sa servante Portelette se mettent à broder tandis qu’Albert-François exécute des desseins et se charge surtout de vendre les petits travaux exécutés par le ménage.« Le comte, pour survivre, se fait colporteur […]. Il porte balle dans différents cantons suisses et jusqu’au Tyrol et à la foire de Leipzig, vendant les travaux d’aiguille et de broderie, dont il invente les modèles qui sont cousus  par sa femme et sa domestique » [5]. C’est à l’occasion de ces tournées que, respectueux de l’honorabilité de sa famille, il adopte le nom beaucoup plus discret de « Joseph Labrosse », qu’il conservera par la suite lors de son exil à Trieste.

Caricature de l’armée des émigrés. Dans l’ensemble, son histoire fut un véritable fiasco militaire.

L’affaire familiale se développe rapidement : Albert-François et sa femme viennent prêter la main, et d’autres dames de l’émigration intègrent l’atelier de broderie qui devient une manufacture appréciée. « La manufacture prospérait, aidée de quelques ouvriers nouveaux ; c’était des naufragés, officiers du régiment que mon frère avait commandé, et qu’il avait appelés auprès de lui, en les avertissant qu’ils pourraient vivre honorablement du travail de leurs mains. Les malheurs de Lyon ammenèrent à Lausanne beaucoup de négociants qui avaient sauvé une grande quantité de marchandises » [6]. L’association avec l’homme d’affaires Charles Schwachofer donne un coup de fouet formidable aux activités commerciales de Joseph Labrosse qui, rapidement, devient un homme d’affaires important et estimé. Dans ce pays qui ignore l’existance d’une noblesse, Albert-François obtient la citoyenneté de Lausanne. À partir de 1797, il ouvre des succursales dans d’autres villes suisses mais aussi en Allemagne et en Italie.

Tandis que la situation financière de la famille s’améliore, la situation interne de la France semble aussi se stabiliser. La page de la Terreur étant désormais tournée (grâce notamment au complot contre Robespierre fomenté par Joseph Fouché) un décret de l’an V stipule que les émigrés n’ayant pas encore atteint l’âge de dix ans pourront être réintégrés dans leurs droits civiles. Les époux Pontgibaud décident de profiter de cette aubaine, et envoient leur fils Armand-Victoire chez une tante maternelle, à Paris (par la suite, il sera accueilli par sa grande-mère maternelle). Les procédures aussitôt entamées permettent de lever les séquestres qui pesaient sur les biens non encore vendus – meubles et effets bancaires – le tout au profit de l’enfant qui peut ainsi recouvrir une partie au moins du patrimoine familial (à suivre…).

 Julien Sapori

[1] Gilbert de Motier, marquis de La Fayette (1757-1834) est issu d’une ancienne famille militaire de la noblesse Auvergnate.

[2] Philippe-Claude de Montboissier-Beaufort, comte de Canillac (1712-1797), général, émigre tôt et adhère à l’Armée du Condé, sans toutefois partir au combat en raison de son grand âge. Il meurt en exil à Londres.

[3] Hyppolythe, comte d’Espinchal (1777-1864). Son aïeul Charles-Gaspard avait été condamné à mort par contumace lors des Grands Jours d’Auvergne (1665-1666). Il émigre et intégre l’Armée du Condé. Auteur de Souvenirs militaires 1792/1814, Paris, Ollendorff, 1901.

[4] Ce qu’on appelle l’armée des émigrés était constituée de l' »Armée des princes », qui se disperse après 1792, et l' »Armée de Condé », qui poursuivra les combats contre la France révolutionnaires jusqu’en 1801, à la solde de l’Autriche et d’autres puissances.

[5] Bourdin (Philippe), Mémoires d’ex-, mémoires d’exil : l’émigrante noblesse auvergnate, dans Annales Historiques de la Révolution Française, n° 343, janvier-mars 2006.

[6] De Incontrera (Oscar), Joseph Labrosse…, op.cit., tome 1er, p. 141.

 

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