Alfred-François de Moré, comte de Pontgibaud (1)

Une famille auvergnate de l’Ancien Régime

Joseph Fouché mourut à Trieste le 26 décembre 1820. Il n’était pas le seul français exilé dans cette ville qui avait hébergé deux vagues successives de fugitifs, les royalistes d’abord et les napoléoniens quelques années plus. Un homme les a tous incarnés : Alfred-François de Moré, comte de Pontgibaud (ci-contre), devenu en émigration Joseph Labrosse (1754-1824), qui s’établit durablement à Trieste, y fît fortune et accueillit les vagues successives d’émigrés français qui y échouaient. Son odyssée est quasiment inconnue en France, mais a été étudiée par des historiens triestins, notamment Oscar de Incontrera.

La Société d’Études sur Joseph Fouché et son Temps est à l’origine d’une initiative visant l’installation d’une plaque sur la maison triestine où le duc d’Otrante vécu et mourut, le Palazzo Vicco. Je vous propose donc de découvrir cette ville et ses exilés français en vous retraçant sous forme de « feuilleton » la vie aussi méconnue qu’extraordinaire du comte de Pontgibaud (pardon : du sieur Joseph Labrosse…) dont le chemin croisa à plusieurs reprises celui de Joseph Fouché.

Albert-François de Moré, comte de Pontgibaud nait à Paris le 24 avril 1754 de César de Moré (1703-1788) et Marie Charlotte Julie Irumberry de Salaberry (1732-1769). La famille Moré était une des plus nobles d’Auvergne et son berceau se trouvait autrefois au château de Serverette (Lozère). Le 21 mars 1756, les parents d’Albert-François acquièrent la seigneurie et le comté de Pontgibaud (Puy-de-Dôme) dont le château moyenâgeux subsiste encore de nos jours. À la suite de cette acquisition, César de Moré est élevé par Louis XV au titre de comte de Pontgibaud, avec prérogatives de haute, moyenne et basse justice sur vingt-deux paroisses, bourgs et villages.

Ancien collège des Oratoriens de Juilly (Seine-et-Marne), où Alfred-François de Pontgibaud fît ses études (et où Joseph Fouché enseigna). Actuellement il est à l’abandon et dans un état lamentable ; peut-être un futur chantier pour Stefan Bern…?

La vie du comte et de la comtesse se poursuit selon un rythme ancestral que leur fils Charles-Albert de Moré décrit dans ses mémoires avec des accents romantiques : « Personne ne connaissait dans le pays les droits de l’homme, mais tous connaissaient et pratiquaient les devoirs de la reconnaissance et du respect. Il est de fait que quand ma mère sortait, les femmes et les enfants se mettaient à genoux, bénissant le ciel et leur dame ; les hommes et jusqu’aux vieillards ôtaient leurs bonnets du plus loin qu’ils voyaient venir leurs seigneurs, et on sonnait les cloches. Quel mal y avait-il à cette réciprocité de protection et d’amour, était-ce autre chose que des enfants qui honoraient leur père et leur mère ?». Cette vision sans doute trop idyllique est battue en brèche par des études récentes, qui signalent l’existence de tensions locales entre la population et les seigneurs de Pontgibaud, soucieux de consolider leur domination dans le cadre de ce qu’on appellera la « réaction aristocratique ». L’historienne Amandine Fauchon souligne que « la réaffirmation [par les comtes de Pontgibaud] des droits attachés à leurs nouvelles terres en est un outil privilégié », et qui se manifeste notamment par des litiges concernant les limites des propriétés, la réactivation du péage sur un pont ou encore des droits sur la halle aux grains.

De l’union entre César et Marie Charlotte naissent trois enfants : Charlotte Hermine (1752-1773), Albert-François (1754-1824) et Charles-Albert de Moré (1758-1837). J’évoquerai plus loin ce dernier, un personnage aussi fantasque qu’intéressant, situé aux antipodes de la personnalité de son frère qu’il décrit comme « l’homme du monde le plus réfléchi, le plus calme, le moins aventureux par caractère ».

Ancienne caserne des Mousquetaires noirs, actuellement au 26 rue de Charenton à Paris 12°. Le jeune Alfred-François de Pontgibaud servit dans cette prestigieuse unité jusqu’à la dissolution du corps en 1775, pour des raisons d’économie.

Albert-François fait ses études au collège des Oratoriens de Juilly, près de Meaux (où Joseph Fouché enseignera quelques années plus tard !). À l’âge de 14 ans, il intègre la deuxième compagnie « noire » des mousquetaires du Roi, casernée rue de Charenton à Paris, placée sous les ordres du comte de Montboissier. Le 30 septembre 1773 il se marie à l’église Sainte-Marguerite de Paris avec Jeanne Jacqueline Victoire Pecquet de Champloys, née à Paris le 31 octobre 1755, fille d’Antoine François de Champloys, chevalier, conseiller du roi dans son conseil, grand maître des Eaux et Forêts de France, et de Marie Victoire Nigot de Saint-Sauveur. L’épouse apporte en dote une rente de 6.000 livres ainsi qu’une pension à vie de 2.000 livres, don personnel du Roi pour les services rendus par sa famille et celle de son grand-père maternel, le marquis de Saint-Sauveur, président de la Chambres des Comptes de Paris. Victoire est une femme de lettres mais aussi de caractère, et l’historien triestin Oscar de Incontrera écrit à son égard qu’elle « a sans doute un mérite égal à celui de son époux dans la fondation et l’ascension de sa maison, parce que depuis le début elle soutenait toute seule la correspondance d’affaires ». Le couple aura trois enfants : Albert-Victoire, né à Paris le 29 mars 1776, mort à Milan le 31 août 1806 ; Alexandre-Dominique, né à Paris le 29 avril 1778, mort enfant ; et Armand-Victoire, né à Paris le 12 août 1786, mort à Fontainebleau le 23 janvier 1855, qui sera le continuateur de la famille et du titre.

Le château des comtes de Pontgibaub, en Auvergne. Classé monument historique, il est toujours habité par les descendants de « Joseph Labrosse ».

Les époux Pontgibaud fréquentent le tout Paris et même la cour de Versailles, où ils lient de nombreuses connaissances qu’ils retrouveront, souvent, en émigration. En 1775 le corps des mousquetaires étant supprimé, Albert-François intègre avec le grade de capitaine le régiment de Provence puis, nommé major, le régiment du Dauphin, à Toulon, sous les ordres du colonel Mac Mahon. Suite au décès de son père, il obtient l’autorisation de quitter le régiment et de s’établir dans le château familial de Pontgibaud. Dans ces nouvelles fonctions, secondé par une centaine de vassaux, il déploie une grande activité, perfectionnant avec énergie l’agriculture, créant une filature de coton et un institut de charité, tandis que sa femme se consacre à l’embellissement de la demeure et augmente la bibliothèque qui parvient à compter plusieurs milliers d’ouvrages.

Rien ne semble devoir bouleverser la vie de notre couple de châtelains : pourtant, le tonnerre gronde… (à suivre…).

Julien Sapori

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