1815 : Quand les Suisses envahissaient la France (fin)

Selon le Dictionnaire des communes du Jura et nombre de témoignages les Suisses « pillèrent et brûlèrent quelques villages de nos frontières, tels que Les Rousses, Villars-les-Blamont ». « Cette invasion a laissé un malheureux souvenir dans l’esprit des habitants de nos montagnes, qui ne l’ont point encore pardonnée ». Les archives de Morteau déposées aux Archives départementales du Doubs présentent plusieurs pièces attestant du pillage de maisons de particuliers à Morteau, le 15 juillet 1815, par des soldats du bataillon de Zurich.

On s’accuse réciproquement d’exactions : « Des bandes armées avaient pénétré dans le Jura bernois et s’étaient montrés à Bure, Boncourt, Cheveney, dont elles avaient insulté les habitants (…) Le 28 juin, les villages de Damvant et de Reclère furent dûment pillés, et les soldats suisses passèrent la frontière à la poursuite des maraudeurs »[1]. Selon Gabriel Ferry, après l’annonce de la défaite de Napoléon, les Bâlois « se jetèrent sur les villages français de la frontière, pillant, dévastant, incendiant les bâtiments d’exploitation rurale, les maisons, emportant, à l’aide de chariots amenés à cet effet, les récoltes, les provisions, les meubles des campagnards. Barbanègre, pour faire cesser ce pillage, tira sur Bâle, dont les habitants s’empressèrent d’invoquer le secours de 25 000 Autrichiens qui venaient de pénétrer en Suisse sous les ordres de l’archiduc Jean »[2].

La campagne est également émaillée de mutineries et de désordres. La brigade Schmiel refuse ainsi de passer des Franches-Montagnes en France. Le 8 juillet, une brigade entière appartenant aux cantons neutralistes d’Argovie, de Saint-Gall et du Tessin, refusa d’entrer en France et revint, complètement débandée, depuis la frontière jusqu’à Bienne. Le 24 juillet à Valleyres, le bataillon Göldin, qui s’était rebellé durant la campagne de Franche-Comté, fut solennellement désarmé. Il n’y eut donc pas que des Romands à se montrer rétif. Ces mutineries qui viennent s’ajouter aux difficultés de ravitaillement et à la désunion de la Diète le contraignent à mettre fin à son offensive. Désavoué par la Diète qui estime, vers le 22 juillet, que « la malencontreuse expédition a assez duré » et qu’il « est allé trop loin en avant », Bachmann, accompagné par Castella (ci-dessus), rend bruyamment son commandement à la Diète le 26 juillet 1815. Puis, il rentre à nouveau en France, non comme envahisseur, mais pour reprendre à Paris ses fonctions interrompues par les Cent-Jours. Les troupes suisses d’invasion reçurent l’ordre le 31 juillet de regagner immédiatement la Suisse. « Cette courte campagne », remarque Max de Diesbach, avait apporté peu d’honneur aux troupes de la Confédération. Les gens sensés trouvaient d’ailleurs que cette invasion était inutile après la chute de Napoléon, et on attribuait sa cause à l’ambition de quelques officiers supérieurs désireux de se faire bien voir aux Bourbons, afin d’obtenir de belles positions lorsqu’on réorganiserait les régiments suisses au service de France »[3].

Force est de constater que cette promenade militaire ne fut ni longue, ni glorieuse comme le constate William Martin : «Nous n’avons pas lieu d’être fiers de cette campagne, commencée par l’insubordination des chefs, à un moment où il n’y avait plus de risque à être courageux, et terminée par la mutinerie des soldats. Mais c’est notre dernière campagne en territoire étranger, et nous ne pouvons pas la supprimer de l’histoire. Aussi peut-on être surpris de constater à quel point elle a disparu de la mémoire du peuple suisse».

En un premier temps, l’armée se replie en ne tenant plus, en France, que Morteau, Pontarlier, Jougne et Les Rousses, cités évacuées en septembre. La plupart des Suisses sont licenciés hormis ceux employés au siège de forteresse d’Huningue qui tombera le 26 août et sera finalement rasée.

Cette campagne ridicule sur sol français eut du moins le mérite de révéler au grand jour les graves déficiences de l’organisation militaire de la Confédération et les obstacles politiques. Ces soldats ne devaient en tous les cas pas avoir très fière allure. Le général de Castella introduisit ainsi le brassard fédéral (ci-contre) afin de palier à l’habillement hétéroclite de ses troupes. Il faudra d’ailleurs attendre 1914 pour que le général Wille mette fin à cette pratique !

La campagne de Franche-Comté, d’un point de vue suisse, aurait dû lui permettre de se saisir de gages pour obtenir ensuite des grandes puissances victorieuses quelques bandes de territoire le long du Jura et autour des Grisons, ce qui pouvait se justifier par la nécessité d’améliorer les capacités de défense du territoire helvétique. Les Suisses ne prirent même pas la peine d’occuper préventivement La Valteline, ratant ainsi une occasion inespérée de renforcer l’élément latin au sein d’une Confédération plurilingue.

Seul gain territorial pour la Suisse, les 1500 hectares de Cerneux-Péquignot, dans le Val de Morteau, furent cédés au canton de Neuchâtel en 1815. Il est vrai que le nouveau canton ne cherchait pas à inclure d’autres territoires pour ne pas s’encombrer de pauvres villages catholiques. Il avait pourtant été question d’agréger à la Principauté, la vallée du Doubs en amont des Brenets jusqu’à l’entrée de Pontarlier, ainsi que La Cluse dominée par les forts de Joux et du Larmont.

« Au Congrès de Vienne (gravure ci-dessus), les plénipotentiaires de la Suisse essayèrent d’obtenir la cession du fort de Joux, comme garantie de la défense de leur pays et de sa neutralité du côté de la France. Du côté de l’est, la démarcation restera telle qu’elle était établie par le traité de Paris (1814) depuis l’embouchure de la Lauter jusqu’à Saint-Brais dans le département du Haut-Rhin. Elle suivra de là, le Doubs jusqu’au fort de Joux (photo ci-dessous), en sorte que la ville de Pontarlier, situé sur la rive droite du Doubs, appartiendra avec un rayon à la France, et le fort de Joux, situé sur la gauche, à la Confédération helvétique. Du fort de Joux, la ligne suivra la crête du Jura jusqu’au Rhône, laissant le fort de l’Ecluse hors de la frontière de France. Cette demande de cession fut énergiquement combattue et finalement repoussée, grâce aux efforts du comte Auguste de Talleyrand, notre ambassadeur en Suisse »[4]. Seul Genève sut ici tirer son épingle du jeu.

Après avoir vaincu sans gloire des Français déjà vaincus par d’autres, la Suisse recevra tout de même sa part des réparations de guerre imposées à la France. Charles Nodier considérait la Franche-Comté comme « la préface de la Suisse ». Disons que les Confédérés de 1815 -qui n’étaient plus ceux de 1315- se contentèrent en l’occurrence d’une courte introduction. Mais le livre sur cette pitoyable épopée reste à écrire !

Alain-Jacques Czouz-Tornare

[1] Muret et Cérenville, La Suisse en 1815, p. 69.

[2] Supplément illustré, dimanche 24 mai 1896. Le Petit Journal, no 288, p. 171, 7e année.

[3] Max de DIESBACH, « Le général Charles-Emmanuel von der Weid 1786-1845 » in Archives de la Société d’Histoire du canton de Fribourg, tome V, Fribourg 1892, p. 507.

[4] Jules Mathez, Annales du château de Joux et de la seigneurie de ce nom, Pontarlier 1932, p. 387. Archives municipales, Pontarlier, no 11524. Cf. Lucien Bonaparte, La vérité sur les Cent-jours, Annales franc-comtoises : art. Franc-Comtois et Suisses, par C. Fleury.

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