1815 : Quand les Suisses envahissaient la France (1re partie)

Alors comme cela il faudrait croire ceux qui nous disent que la Suisse depuis Marignan, 1515, ne se seraient plus aventurer en terre étrangère pour son propre compte. C’est occulter la pitoyable et curieuse campagne militaire qu’elle mena en Franche-Comté au début de l’été 1815 (1), il y a de cela exactement 200 ans…

Malgré une neutralité toute fraichement acquise au Congrès de Vienne, les Suisses s’offrent le grand frisson de l’invasion du grand voisin, une fois celui-ci à terre il va sans dire. En refusant d’emblée d’entrer en matière avec Napoléon lors des Cents jours, la Diète suisse, observatoire et baromètre des rapports de forces en Europe, anticipe l’échec qui attend l’empereur des Français. Le 3 mai, la Diète, cédant à la pression des diplomates et des militaires alliés qui l’avaient sommée de conclure une convention militaire avec eux, accepte de négocier une alliance qui est signée le 20 mai et ratifiée par les cantons le 12 juin 1815, six jours avant Waterloo. Elle s’engagea à une action limitée aux côtés des grandes puissances dans la guerre que celles-ci faisaient une dernière fois à Napoléon.

Tout est curieux dans cette guerre des Suisses et en tout premier lieu le choix de l’invasion de la France voisine par le canton de Vaud. La principauté de Neuchâtel et l’arc jurassien dans son ensemble offrent également des axes de pénétration. Passer par Monts et surtout par Vaud, permet d’occuper ce que les Bernois sont toujours enclins à nommer le Pays de Vaud et que le général Bachmann (photo ci-contre) considèrent « comme un ennemi à surveiller ». Durant les Cent-Jours pas moins de trois divisions cantonnèrent sur territoire vaudois, toutes ayant à leurs têtes des colonels fribourgeois plutôt hostiles et fieffés réactionnaires tels Gady ou Girard [2]. De là à y voir une force d’occupation il n’y a qu’un pas. Au final ce n’est pas moins de 25 000 hommes qui vont pénétrer en Franche-Comté sous les ordres du général glaronnais Nicolas-François de Bachmann-Anderletz -vieux monarchiste ayant consacré toute sa carrière militaire à l’Ancien Régime- et de Nicolas Antoine Xavier Castella de Berlens (photo ci-contre), son chef d’état-major, patricien fribourgeois ultra réactionnaire. Major général commandant en 2e de l’armée de la Confédération, Castella de Berlens participe à l’invasion de la France en protégeant les ailes droite et gauche des corps des généraux de Schwarzenberg et de Frimont. Il est secondé par Nicolas de Gady qui, lui aussi, n’avait d’yeux que pour l’Ancien Régime, tandis que 6 000 hommes soit une dizaine de bataillons sous les ordres de Charles d’Affry, coopèrent au siège d’Huningue (gravure ci-dessous) tenus par Barbanègre (1772-1830) avec les Autrichiens du 22 juin au 26 août.

Il s’agit officiellement de protéger la Suisse menacée. Toutefois, c’est sur Bâle et Genève que pesa manifestement la plus forte menace, avec un général Desaix entreprenant. Sonnenberg commandait 2 400 hommes, soit deux bataillons fédéraux, un vaudois et un fribourgeois ainsi que la milice genevoise sous les ordres de Pictet de Rochemont. Visiblement, les Confédérés étaient prêts à sacrifier leur nouveau partenaire.

Question prépondérante : Les Français représentaient-ils vraiment une menace ?               Les 8 000 hommes du corps d’observation du Jura commandé par Lecourbe « l’énergique soldat de la campagne d’Helvétie » 16 ans plus tôt, étaient échelonné de Bâle au Fort de l’Écluse. Au sud, l’armée des Alpes de Suchet se composait de 23 000 hommes répartis entre le Pays de Gex et le Dauphiné, tandis qu’au nord de la Suisse, Rapp devait tenir les Vosges et la frontière rhénane, avec l’armée du Rhin composée seulement de 23 000 hommes.

Le 25 juin, le général Lecourbe (1758-1815), (gravure ci-contre) Commandant du corps d’observation du Jura, informe Bachmann de l’abdication de Napoléon et l’invite à des pourparlers tandis que le général Laplane, depuis Pontarlier, en fait de même auprès de Gady à Yverdon. De Zurich, le 2 juillet 1815, le comte Auguste de Talleyrand, ambassadeur de France en Suisse, écrit au comte de Jaucourt : « A la suite d’une assemblée tenue, le 27 juin, par les maires de l’arrondissement de Morteau, on a arboré dans cette ville et dans toutes les communes de l’arrondissement le drapeau blanc. Pontarlier n’aura pas même besoin de la présence des troupes alliées pour se déclarer spontanément. M. de Nouvier, sous-préfet de Saint-Hippolyte pour le roi, est rentré le 29 au matin, dans ses fonctions, rappelé par les habitants ». L’agent royaliste jurassien Lemare, dans sa Relation d’un voyage fait dans le Jura, les 6, 7, 8 et 9 juillet 1915, le reconnait lui-même : « Tout était déjà fini dans le Jura avant l’entrée des alliés. Les bons avaient été soutenus, encouragés par les écrits et les nouvelles qui avaient circulé ; les Bonapartistes étaient terrifiés et n’avaient plus aucun espoir du triomphe de Bonaparte. Le cœur de tous n’était point encore changé, mais leur esprit était convaincu ». Une convention d’armistice est même signée le 3 juillet 1815, puis un cessez-le-feu à Strasbourg quatre jours plus tard. Tout est bien qui finit bien. Enfin pas tout à fait. Barbanègre se défend comme un beau diable à Huningue, menaçant Bâle, tandis que des corps-francs font le coup de feu sur la frontière et font de fréquentes incursions dans les villages sur la frontière. Dans un premier temps, la Diète insiste pour que le général Bachmann s’en tienne à un des mesures défensives à l’intérieur des frontières ou à défaut, à la prise de positions défensives favorables sur territoire français. L’ancien lieutenant-colonel du régiment de Salis-Samade au service de France sous l’Ancien Régime a alors pour tâche d’occuper la frontière durant la dernière guerre de coalition contre Napoléon, en groupant son armée dans une position centrale d’intervention entre le lac de Neuchâtel, Soleure et Aarberg. Dans ce contexte, il aurait été plus utile à la Confédération de mettre la main sur le Pays de Gex, voire le Chablais ou le Faucigny. L’action est en soi inutile puisque l’empereur a abdiqué et que le roi Louis XVIII est sur le point de réintégrer le château des Tuileries, le 9 juillet 1815.

Menacée par quelques pillards, Jougne en appelle à l’aide aux Confédérés pour se préserver des coups de main des troupes irrégulières. C’est du pain bénit pour Nicolas-François Bachmann-An der Letz (1740-1831), commandant en chef des troupes confédérées qui tient à sa revanche sur cette Révolution française qui a fait exécuté son frère, major des Gardes-Suisses, en place publique, à la suite de la journée du 10 août 1792. Bien décidé à en découdre et à voler au secours de la victoire,  Bachmann affirme dans son ordre du jour du 5 juillet 1815, qu’une seule cause, les pillages des corps-francs, avait déterminé les Suisses à prendre l’offensive. Il est donc officiellement question de pourchasser des corps francs et de tenir des positions défensives favorables. Il fallait en effet compter avec l’opposition des corps francs résolument fidèles à Napoléon. Car même après la seconde abdication de Napoléon le 22 juin et son embarquement à bord du navire anglais le Bellerophon le 15 juillet, des corps francs et des grognards bonapartistes continuent à sillonner la France et à se battre contre les troupes coalisées. Dans le Doubs, un groupe de corps francs bonapartistes animé par le colonel Auguste de Chambure continua à harceler l’ennemi, à couper les convois. A Goumois, un engagement les opposa à une compagnie royaliste commandée par de La Rochefoucauld. Le comte de Montjoie y trouva la mort »[2]. Des Français s’opposent donc à d’autres Français.

On ne s’arrêtera pas à ce genre de considération. Le prétexte à une intervention suisse est tout trouvé et il faut, qui plus est, « venger » une action française contre le village ajoulot de Bure et pour ce faire Bachmann lance une de ses brigades contre le fort de Blamont qui ne résiste pas. Pour la dernière fois, les troupes confédérées passent la frontière.

Alain-Jacques  Czouz-Tornare

[1] Voir notre article : « L’étrange invasion de la Franche-Comté par les Suisses en juillet 1815 ». Episodes 1 et 2. Magazine Le Sept. 16 novembre 2015. http://www.sept.info/letrange-invasion-de-la-franche-comte-par-les-suisses-22/Version papier : « L’étrange invasion de la Franche-Comté par les Suisses ». Sept, décembre 2015/janvier 2016, no 7, p. 90-99. Voir de David Auberson et d’Alain-Jacques Czouz-Tornare : « 1815. L’année où la Suisse envahit la France » in Le Congrès de Vienne et le Canton de Vaud 1813-1815, BHV, Bibliothèque Historique Vaudoise 144, Lausanne 2017, sous la direction d’Olivier Meuwly, 5e partie « Un voisinage en ébullition », p. 338-363. Voir notre communication « Les Fribourgeois dans le Canton de Vaud et l’invasion de la Franche-Comté en juillet 1815 ». Colloque à l’occasion du bicentenaire du maintien de l’indépendance vaudoise : Le Congrès de Vienne et le Canton de Vaud 1813-1815 », 27-28-29 novembre 2014. Casino de Montbenon + Palais Rumine Lausanne.Voir notre communication « Les Fribourgeois dans le Canton de Vaud et l’invasion de la Franche-Comté en juillet 1815 ». Colloque à l’occasion du bicentenaire du maintien de l’indépendance vaudoise : Le Congrès de Vienne et le Canton de Vaud 1813-1815 », 27-28-29 novembre 2014. Casino de Montbenon + Palais Rumine Lausanne.

[2] Les Comtois de Napoléon, p. 52.vv

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