Dictionnaire « Les ministres de la Guerre, 1792-1870 »

 L’histoire du ministère de la Guerre de 1792 à 1870 s’inscrit dans la geste nationale. Elle fait partie de l’épopée des guerres de la Révolution, des victoires napoléoniennes, du cataclysme de 1815, de la conquête de l’Algérie et des conflits du Second Empire. Elle se situe à la confluence de l’histoire politique, économique et sociale, et contribue à approcher au plus près le processus de la construction de l’État français au xixe siècle. Cet observatoire des relations politico-militaires permet d’entrevoir l’influence des ministres sur le chef de l’État, évoluant du rôle de simple exécutant à celui de directeur de projet et d’organisateur, gérant un ensemble énorme lié intimement aux intérêts de la nation.

Le présent dictionnaire réalisé sous la direction d’Édouard Ebel (l’un des contributeurs du Dictionnaire Fouché) débute avec le second ministère Servan, instauré au lendemain de la journée insurrectionnelle du 10 août 1792, dans le contexte plus général d’une guerre entamée avec l’Autriche et la Prusse, et s’achève avec Cousin de Montauban, dont le mandat prend fin le 4 septembre 1870, jour de la proclamation de la République. La place des armées dans la vie du pays s’était profondément modifiée depuis 1789. Les nombreuses insurrections déclenchées par la troupe – soutenue par des membres de l’Assemblée constituante – la désignait comme un nouveau centre de gravité du jeu politique. L’armée et la nation se retrouvèrent dans une situation symbiotique, d’autant qu’au sein des États généraux, 221 des 278 membres de la noblesse en faisaient partie ou lui avaient appartenu, tandis que l’on dénombrait onze officiers représentants du Tiers État[1]. Les unités étaient en relation avec les municipalités, alors que les soldats entretenaient des liens avec la garde nationale. Ces attaches furent peut-être renforcées par la dissolution de certains régiments étrangers, ayant la réputation d’être hostiles à l’ordre nouveau, comme les gardes suisses, qui protégèrent le roi lors de la journée du 10 août 1792. La situation de crise entraîna des levées successives, atteignant un pic en 1793-1794. Les effectifs s’élevaient à près de 750 000 hommes, dont il fallut assumer l’équipement et l’administration. C’est dans ce contexte que les ministres de la Guerre durent composer avec la Convention, mais également avec la population, puisque la nation avait besoin de soldats pour lutter contre les périls extérieurs et intérieurs. Très vite, le pays fut confronté aux problèmes cruciaux de la levée des hommes. Aux appels au volontariat succédèrent la loi fondatrice Jourdan et Delbrel du 5 septembre 1798 (19 fructidor an VI), instaurant la conscription. Ce texte, inspirant les grandes lois militaires du xixe siècle, ne fut jamais réellement mis en cause. Il imposait le tirage au sort, tempéré par le système du remplacement et un service long pour une faible partie du contingent. Cette question centrale occupa tous les gouvernements du xixe siècle.

Les ministres avaient pour mission de veiller au bien-être des armées, d’organiser le recrutement, d’adopter des mesures pour armer les hommes, les nourrir, les loger, leur verser une solde. Appuyés par leurs collaborateurs, ils jouèrent un rôle capital dans l’animation de la politique générale de défense, peut-être plus important encore en temps de paix qu’au moment des conflits. Ce dictionnaire dépasse le simple cadre biographique de chefs d’une administration centrale et embrasse les problématiques de la gestion de la guerre, de la protection du pays, de la préparation de la nation à l’engagement. Sur le plan théorique d’abord, qui devait commander ? Pour Guibert, le pouvoir de direction des armées, nécessaire pour vaincre, devait résider au sein de l’exécutif :

« Le commandement, la direction, l’administration de l’armée ne peuvent appartenir qu’au pouvoir exécutif. Quand ce pouvoir est, comme dans certaines constitutions, mis dans plusieurs mains, l’armée s’en ressent. Tout est dans cette armée relâché et détendu. Il n’y a ni émulation, ni activité, ni centre commun, ni cri de ralliement. Un général habile peut imprimer à une telle armée un mouvement passager. Mais ce sont ses succès, et jamais ceux de son armée. Que le ressort manque, tout s’arrête et se dissout[2]

Une fois le chef désigné, il fallait également pourvoir les divisions en hommes. Les trois ministres de la Guerre du Consulat et de l’Empire durent les préparer au combat et les entretenir dans des conditions rendues difficiles par la permanence des opérations. L’armée jouait un rôle prééminent dans les intérêts de la France : peu visible dans les autres rouages gouvernementaux, elle dirigeait cependant sans partage le ministère de la Guerre et demeurait traditionnellement présente au sein des ambassades.

De grands chefs militaires, ayant commandé des unités ou s’étant formés durant les guerres napoléoniennes ou en Afrique du Nord furent désignés pour occuper la charge de ministre. Bernadotte, Berthier, Soult, Davout, Gouvion Saint-Cyr, Cavaignac, Saint-Arnaud, représentaient la France combattante. Les aptitudes tactiques ou stratégiques étaient-elles nécessaires pour diriger une administration, conféraient-elles à leur titulaire des facultés supplémentaires ? Quelle fut finalement l’œuvre de ces hommes ? Leurs missions étaient en réalité très éclectiques et tributaires du contexte général. Sous l’Empire, il s’agissait de renforcer la capacité des armées pour la guerre. Après 1815, il fallut au contraire limiter le nombre de militaires et permettre à la nation de retrouver une indépendance perdue, en libérant le sol de l’occupation alliée. Les situations les plus diverses, parfois dramatiques, engagèrent l’exécutif et les ministres à prendre des décisions capitales. Dans cette perspective, ces derniers, appuyés par des comités spécialisés, durent s’occuper des questions d’armement. Sous le Second Empire, la France innova avec le fusil Chassepot, bien supérieur au Dreyse allemand et employé une première fois en 1866. En revanche, l’artillerie disposait encore de canons à chargement par la bouche, alors que l’armée prussienne utilisait des canons Krupp en acier alimentés par la culasse. Il fallut opérer des choix, guidés par les contraintes financières, dans une période où l’innovation technique rendait facilement obsolète les systèmes de défense. Adolphe Niel symbolise d’une certaine manière l’implication des ministres de la Guerre dans la rénovation constante de l’organisation militaire. Travailleur infatigable, totalement dévoué à sa mission, il devait mourir épuisé par le travail et la maladie sans avoir pu achever son œuvre.

La question budgétaire traversa elle aussi les époques et constitua souvent une limite à la croissance des armées. Sous le Premier Empire, les dépenses militaires totales représentaient près de 65 % du budget (dont 50 % pour la Guerre). La situation de paix contribua à limiter les coûts, au point que sous la Monarchie de Juillet ils ne s’élevaient plus qu’à 30 %. Pour les ministres, la négociation des budgets auprès des chambres incarnait un rendez-vous important. S’inspiraient-ils dans leurs démarches des préceptes de Guibert, pour qui les économies dans ce domaine avaient des effets délétères sur la puissance d’un pays[3] ? Il va sans dire que cette question cruciale fut partagée par tous les chefs de l’administration.

La guerre mais aussi son organisation, entrevue comme un « fait social total », constitue un prisme très large, permettant d’observer une société comme le fait le biologiste en étudiant les lames au microscope. Ce dictionnaire révèle d’une certaine manière la complexité des enjeux, la variété des situations, le rôle des hommes aussi dans les décisions, heureuses ou funestes, qui ont présidé à la construction d’un outil militaire en France.

Ce volume s’inscrit dans la continuité du dictionnaire des ministres de la Guerre de 1570 à 1792 dirigé par Thierry Sarmant[4]. Cette publication, rassemblant conservateurs du patrimoine, chargés d’études documentaires, universitaires et chercheurs a été conçue comme un instrument de travail, qu’il faut d’ailleurs rapprocher d’autres entreprises, comme le dictionnaire des ministres et présidents du Conseil[5], celui des ministres des Finances[6], ou encore le Dictionnaire des ministres des Affaires étrangères[7]. De Valmy à Sedan, cinquante ministres se succédèrent. L’ouvrage présente la particularité de proposer leur biographie en s’inspirant largement des sources d’archives. Les auteurs sont allés puiser principalement au sein des riches collections du Service historique de la Défense conservées sur son site de Vincennes. La correspondance générale des ministères (séries B à G), les papiers du dépôt de la Guerre (M), les archives administratives relatives à l’organisation générale de l’armée et de l’administration centrale (Xs), les dossiers de personnel (Y), les fonds privés, ont notamment servi de fondement aux recherches et dessinent un ensemble original et rénové. Pour compléter ce tableau, des investigations supplémentaires ont été menées aux Archives nationales et aux archives des Affaires étrangères. Prenant en compte une historiographie récente, cette somme permet au lecteur de revisiter les poncifs liés aux ministres et à leurs réalisations. Leur origine sociale, leur milieu familial, leur formation sont décryptés et restituent des parcours souvent exceptionnels. S’il rassemble des personnages de premier plan, qui ont déjà fait l’objet de nombreux travaux, notamment les ministres du Premier Empire, il évoque des hommes moins connus (Saint-Yon ou Subervie par exemple) et comble un vide historiographique.

Le dictionnaire est structuré autour d’une présentation chronologique des ministres. Cette option, qui tranche avec l’ordre alphabétique, classique pour ce type d’ouvrage, nous a semblé plus opportune dans la mesure où elle permet d’obtenir une vue complète sur l’œuvre des différents régimes politiques et qu’elle fait apparaître les évolutions, voire les bouleversements propres à chaque période. Des introductions évoquent l’organisation générale du ministère et le parcours des hommes pour chaque régime politique. Elles sont précédées par un exposé relatif aux hôtels et bureaux de ministère de la Guerre. Une bibliographie, une chronologie et un index complètent ce travail. Le plan des biographies a été conçu de manière uniforme ; il présente chaque ministre, depuis les premiers temps de sa formation, pour privilégier ensuite son action au ministère de la Guerre et terminer sur la carrière postérieure et la vie privée. Ces notices sont accompagnées d’un état des sources, manuscrites et imprimées, et d’une bibliographie relative au personnage, permettant aux chercheurs de repérer rapidement les fonds d’archives et d’avoir accès aux ressources.

La présentation a nécessité d’effectuer certains choix. Les luttes politiques à la fin de l’année 1793 et en 1794 sont significatives des difficultés pour le ministre de gouverner en présence de révolutionnaires ardents. Bouchotte présenta sa démission le 26 mai 1793, mais il fut maintenu provisoirement dans l’attente d’un successeur. Alexandre de Beauharnais, général en chef de l’armée du Rhin, désigné le 13 juin pour lui succéder[8], déclina l’offre par prudence face aux risques politiques, ce qui n’empêcha ni son procès, ni sa condamnation à la peine de mort le 22 juillet 1794. Sa biographie ne figure pas dans le dictionnaire, pas plus que celle de Louis-Antoine Pille. Un texte du 12 germinal an II (1er avril 1794) supprima les six ministres du Conseil exécutif provisoire, dont les fonctions cessèrent le 1er floréal, pour lui substituer douze commissions exécutives fortement liées au Comité de salut public[9]. Pille porta alors le titre de « commissaire de l’organisation et du mouvement des armées de Terre » et n’exerça aucune prérogative propre à un portefeuille ministériel. Louis-Lazare Hoche fut désigné le 16 juillet 1797, au moment du conflit entre monarchistes et républicains au sein du Directoire[10]. Il s’opposa à sa nomination en évoquant son jeune âge, constituant un frein légal l’empêchant d’accéder à cette fonction. Un autre général, Marie-Alphonse Bedeau, s’était vu proposer, en raison de sa conduite lors de la journée du 24 février 1848, le poste de « ministre provisoire de la Guerre[11] ». Désigné, mais déclinant cette offre, il ne figure pas dans le dictionnaire. Les ministres nommés par intérim ne font pas l’objet de notices, à l’exception du comte de Rigny qui effectua deux intérims sous la Monarchie de Juillet, le premier d’une durée de onze jours et le second de 49 jours – lui permettant de gouverner et de prendre des mesures –, et de Jean-Baptiste-Adolphe Charras, dont le mandat se situe au moment critique des débuts de la Seconde République.

Nous avons enfin pris le parti de faire figurer les trois membres du ministère de l’administration de la Guerre[12] – Jean-François-Aimé Dejean, Jean-Gérard Lacuée et Pierre-Antoine Daru –, qui fut instauré par un arrêté du 17 ventôse an X (8 mars 1802). Ce texte prévoyait la création d’un poste de directeur, ayant le rang de ministre, s’occupant plus particulièrement de gérer le domaine des subsistances, du matériel, des hôpitaux, des transports et de la remonte.

Puisse ce dictionnaire, conçu pour une lecture synchronique et diachronique, rendre compte des spécificités liées à chaque régime et de mieux comprendre ses évolutions. S’inscrivant dans une approche institutionnelle rénovée, à la croisée de l’histoire politique, de l’organisation de l’État, des pratiques administratives, du parcours des élites, et plus généralement de la guerre et de sa préparation, il faut espérer que ce volume servira de fondement à de futures recherches.

Édouard Ebel

[1] Jean Delmas (dir.), Histoire militaire de la France, Paris, PUF, 1992, t. 2, 1715 à 1871,  p. 431.

[2] Jacques de Guibert, « De la force publique considérée dans tous ses rapports », dans Force Publique, Revue de la société nationale histoire et patrimoine de la gendarmerie, 2011, n° 6, p. 47.

[3] Ibid., p. 54-55.

[4] Thierry Sarmant (dir.), Les ministres de la Guerre, 1570-1792, Paris, Belin, 2007, 653 p.

[5] Benoît Yvert (dir.), Premiers ministres et présidents du Conseil : histoire et dictionnaire raisonné des chefs de gouvernement en France, 1815-2007, Paris, Perrin, 2007, 916 p.

[6] Guy Antonetti, Fabien Cardoni, Matthieu de Oliveira (dir.), Les ministres des finances de la Révolution française au Second Empire : dictionnaire biographique, III, 1848-1870, Paris, Actis, 2007, 563 p.

[7] Lucien Bély, Laurent Theis, Georges-Henri Soutou, Maurice Vaïsse (dir.), Dictionnaire ldes ministres des affaires étrangères, Paris, Fayard, 2005, 660 p.

[8] Journal militaire, 1793, 1ère partie, p. 383.

[9] Journal militaire, an II, 2e semestre, p. 563.

[10] L’arrêté du Directoire du 16 juillet 1797, figurant dans le Bulletin des Lois, mentionne la nomination de Talleyrand aux Relations extérieures, de Pléville-Peley à la Marine et de Lenoir à la Police, mais ne cite pas le général Hoche. En revanche, les dossiers des archives nationales (CARAN AF*III/8, f° 81/88, séance du 28 messidor an V) évoquent la séance du 16 juillet 1797 et le vote des directeurs en faveur de la nomination de Hoche. La lettre de refus de ce dernier figure dans le carton AF III/458, plaquette 2742, pièce 19. Ces renseignements ont été aimablement fournis par Bernard Gainot.

[11] Journal militaire officiel, 1848, 1er semestre, p. 15.

[12] Pour plus de clarté, les trois ministres de l’administration de la Guerre ont été associés dans un même ensemble, qui se trouve à la suite des biographies des ministres de la Guerre du Consulat, du Premier Empire et des Cent-Jours.

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