Un Fouché peut en cacher un autre… Et un Combes aussi. Ou comment on falsifie l’Histoire

Le musicien Michel Legrand vient de nous quitter. Il passera à l’histoire pour ses musiques de films (« Les demoiselles de Rochefort », « Les parapluies de Cherbourg »), aussi magiques qu’inclassables. J’ai une affection toute particulière pour ce dernier qui incarnera à jamais, pour moi, le département de la Manche dans lequel j’ai passé trois ans d’une vie professionnelle particulièrement intense. Je connais le film par cœur, et me suis rendu à plusieurs reprises sur tous les lieux de son tournage.

Mais qui, même parmi les cinéphiles, a remarqué que le protagoniste, interprété par l’acteur italien Nino Castelnuovo, s’appelle Guy Fouché (ou Foucher) ? On l’apprend dès le début du film, dans la scène du garage, lorsque le patron, fâché, appelle Fouché, son ouvrier, pour lui passer un savon pour une histoire de vidange de voiture mal effectuée. Je vous rassure, il n’y aucun lien entre le ministre de Napoléon et le Guy de Cherbourg, c’est une simple coïncidence.

En effet, le patronyme Fouché, avec ses diverses versions (Foucher, Fouchet, etc.) est assez répandu, on en compte actuellement en France plusieurs milliers. Son origine serait germanique et viendrait de « folc » (peuple) et « hari » (armée). Parmi les personnes porteuses de ce nom (et qui, le plus souvent, n’ont aucun lien de parenté), on retrouve Christian Fouchet (1911-1974), ministre de l’Intérieur de De Gaulle du 6 avril au 31 mai 1967, Louis-Alexandre Foucher (1826-1891), écrivain et homme politique, et un contemporain, Alain Fouché, né en 1942, sénateur de la Vienne. Il y a, aussi, les « Tisanes Fouché » (n’y voir aucun rapport avec la fameuse phrase de Joseph Fouché : « la mort est un sommeil éternel »…).

Tout ceci serait totalement anecdotique si le diable ne se cachait pas dans le détail… ou dans la confusion entre les patronymes. Car c’est une confusion « patronymique » qui a permis d’alimenter la légende noire de « notre » Fouché, le duc d’Otrante. Revenons au XIXe siècle : Joseph Fouché meurt en exil à Trieste le 26 décembre 1820. Sa dépouille est enterrée dans la crypte souterraine de la cathédrale de la ville et, en 1874, est rapatriée en France, à Ferrière-en-Brie. L’opération est effectuée par un obscur entrepreneur des pompes funèbres, un certain Louis Combes : il n’en faudra pas plus pour qu’un historien triestin pourtant réputé, Oscar De Incontrera, affirme, sans aucune preuve, en se basant uniquement sur une banale homonymie, que ce Combes n’était rient de moins que… Émile Combes, l’homme politique radical, président du conseil des ministres en 1902, à l’origine de la loi de séparation entre l’Église et l’État et donc, indirectement, des incidentes liés aux « inventaires » ! Bref, un sans-dieu. Voici ce qu’écrit De Incontrera dans son article « Il rimpatrio della salma di Fouché« , publié par l’Archeografo Triestino en 1947 : « On peut bien affirmer que le sacrilège et moqueur déicide de Nantes, ne put avoir un chevalier d’honneur plus digne que Combes pour son dernier voyage, effectué dans un wagon de chemin de fer du train Trieste-Paris, qui toucha également cette ville de Lyon, encore chargée du sang de prêtres, d’aristocrates et de pauvres innocents, par lui répondu pendant les saturnales de 1793« . De Incontrera, aveuglé par sa haine (il n’y a pas d’autres mots…) pour tout ce qui lui rappelait de près ou de loin non seulement la Révolution, mais même la République (dans l’après-guerre il refusa même la Légion d’Honneur que la « Gueuse », pourtant pas rancunière, avait voulu lui offrir pour ses recherches historiques sur Charles X et les Napoléonides de Trieste…) avait tout simplement confondu deux Combes. « C’est un comble !« , dirait mon ami Raymond Lévy ! Ce qui n’empêchera pas un autre historien, Henry Buisson, de reprendre l’erreur et d’en faire état à son tour dans son livre Fouché duc d’Otrante (éditions du Panorama, 1968), participant ainsi à la création de la doxa en vigueur décrivant Joseph Fouché comme un individu absolument diabolique, fanatique, terroriste, véritable « Cartouche régicide, qui avait lavé dans le sang de la France ses mains rouges du sang de son roi » (Baron de Frénilly, Souvenirs, 1909)

Voilà comment trop souvent on parvient à bâtir une certaine histoire très « orientée ».

Julien Sapori

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