Il y a presque deux siècles, la mort de Fouché…

Le 26 décembre 1820 Joseph Fouché décédait en exil à Trieste. Il était arrivé dans cette ville le 9 janvier 1820, accompagné par sa femme Ernestine, ses quatre enfants, Joseph, Armand, Athanase et Joséphine ainsi que ses domestiques. La famille s’était établie dans le Palazzo Vicco, qui de nos jours héberge l’évêché. D’autres exilés de l’Empire se trouvaient déjà dans cette ville cosmopolite de 33.000 habitants située sur les bords de l’Adriatique, y menant grand train. L’ancien ministre de la police faisait l’objet d’une surveillance aussi discrète qu’intense de la part des autorités autrichiennes qui considéraient avec un mélange de respect et de méfiance cet homme qui représentait à la fois une menace potentielle pour les régimes absolutistes mais aussi une éventuelle « carte à jouer » en prévision d’éventuels bouleversements politiques à venir en France.

Fouché, âgé de 61 ans, avait une allure de vieillard. Pâle et d’une maigreur impressionnante, il était perclus de rhumatismes. Or les hivers, à Trieste, sont rudes. La ville, régulièrement balayée par les rafales glaciales de la bora est, climatiquement, si peu « italienne » que Stendhal, nommé consul de France en 1830, s’y considérait comme malheureux, se réchauffant avec difficultés dans son logis avec de gigantesques poêles qui lui faisaient regretter les cheminées à foyer ouvert parisiennes, si pittoresques.

L’hiver de 1820 fut particulièrement rude. Le jeudi 7 décembre 1820, Fouché, pourtant déjà malade depuis quelques jours, décida en dépit de tout de se promener comme d’habitude en ville, accompagné par sa femme. A son retour, il commença à tousser et dès le lendemain il fut contraint de s’aliter. Jérôme Bonaparte, lui aussi exilé dans la ville, lui dépêcha immédiatement son docteur personnel, Andrea Gobbi, qui diagnostiqua une pleurésie, faisant part immédiatement de son pessimisme quant à l’évolution de la maladie. Son état s’aggravant rapidement, le 15 décembre un messager fut expédié en toute urgence à Vienne afin de prévenir le fils aîné, Joseph, qui y séjournait. En attendant une fin qu’on savait désormais inéluctable, les visites se multipliaient au Palazzo Vicco. Planat de la Faye, ancien officier d’ordonnance de Napoléon, se rendit au chevet du malade le 18 décembre et en porta un témoignage particulièrement émouvant : « Le pauvre duc d’Otrante, notre voisin, n’a pas été aussi heureux que moi ; il s’en meurt, et l’année ne passera peut-être pas sans que nous assistions à son enterrement ; que dis-tu de l’étrange fin de ce fameux personnage ? Après une vie si agitée, après avoir traversé si heureusement nos dévorantes révolutions, il vient mourir à Trieste, dans l’exil et avec la douleur de ne pas voir ses ennemis confondus. Je fus le voir hier, et malgré toutes ses trahisons, malgré sa mauvaise conduite envers nous dans ses derniers temps, et envers moi en particulier, je n’ai pu m’empêcher d’être ému et même attendri en le voyant. Sa position actuelle, et le rôle important qu’il a joué ; ce nom si fameux, et ce corps décharné qui dans quelques jours ne sera qu’un cadavre ; tout cela m’a remué et m’a rempli l’âme de tristesse. Quand je me suis levé pour sortir, il m’a serré la main et m’a remercié de ma visite dans les termes les plus affectueux, comme pour faire amende honorable avec moi » (Vie de Planat de la Faye, Paris, Ollendorff, 1895, p. 385).

Le 20 décembre, le commissaire de police Corrado Weyland rédigea un rapport dans lequel il précisait : « L’état du Duc a tant empiré que tout espoir de guérison a été abandonné par les médecins, et il est à craindre qu’il ne survive pas aux fêtes de Noël. Fouché a demandé auparavant au Dr Gobbi de lui donner ouvertement son avis ; celui-ci a alors répondu, plutôt pour tranquilliser la famille, que la maladie était très préoccupante mais que la vie du Duc pourrait encore être prolongée grâce à des médicaments puissants » (Archivio di Stato di Trieste, atto 599/1820, pol. Ris.).

Le 26 décembre 1820, Fouché reçut l’extrême-onction des mains d’un vicaire de la cathédrale de San Giusto. Le registre de la paroisse de Santa Maria Maggiore supporte la mention suivante, en latin : « 26 decembris 1820 Extrema unctione munitis comitate funus Reverendissimo Capitolo exequias Joseph Millanich Cooperator Parrochialis , 1a classe ; nomen defuncti : S.A. Dominus Joseph Fouché Dux Otranti uxoratux, catholicus, masculinus, actas annorum 58. Morbus seu causa mortis : Morbus Chronicus ». L’ennemi des prêtres réfractaires, l’athée déclaré, s’apprêtait ainsi à mourir avec les réconforts de la religion.

Le 25 décembre, son fils Joseph arriva à bride abattue de Vienne. « Il a été conduit auprès de son père souffrant et les deux ont éclaté en larmes ; là-dessus, le Duc s’est trouvé de plus en plus mal et a perdu connaissance. À partir de 4 heures de l’après-midi, et sur les conseils de son médecin, plus personne de sa famille n’est entré dans sa chambre et Monnier, son serviteur, est resté seul avec lui jusqu’à son dernier souffle » (Archivio di Stato di Trieste, rapport du commissaire Corrado Weyland, pol. ris. 599/1820).

D’après les actes officiels, le décès survint le 26 décembre 1820, entre 15h30 et 17h00 selon les sources.

La nouvelle ne parvint en France que quelques jours plus tard. Le Moniteur du 16 janvier 1821 en fit état de façon lapidaire : « C’est d’une maladie de poitrine que Monsieur Fouché, duc d’Otrante, est mort à Trieste le 26 décembre. Depuis quelques années, il vivait dans cette ville avec sa famille. Ses dernières paroles adressées à sa femme ont été : « Maintenant, vous pourrez rentrer en France ».

La reine Caroline, femme de Jérôme, rendit compte par un courrier à Joseph Bonaparte du décès : « Vous êtes sans doute instruit du décès du duc d’Otrante ; comme il a passé la dernière année de sa vie parmi nous, je veux vous en dire un mot. Proscrit, par conséquent malheureux, nous l’avons accueilli et admis dans notre société habituelle ; il nous a laissé des regrets. Comme homme privé, il était impossible d’apporter plus d’amabilité et un commerce plus sûr dans les relations de société, aussi, depuis la mort d’Élisa [Bonaparte, la sœur de Napoléon] et celle du duc d’Otrante, sommes-nous retombés dans la solitude la plus complète et toutes nous jouissances sont concentrées dans nos murs » (Mémoires et Correspondance du Roi Jérôme, Paris, Dentu, p. 396).

La dépouille de Fouché fut exposée au public à partir du 27 décembre et veillée par des agents de police. La cérémonie funèbre fut célébrée en grande pompe le 28 décembre dans la cathédrale de San Giusto ; à l’issue, le cercueil fut déposé dans la crypte située sous le parvis, où elle restera jusqu’en 1874, date à laquelle elle sera transférée à la demande de son fils Athanase à Ferrières-en-Brie (Seine-et-Marne) où elle s’y trouve encore de nos jours, dans une tombe ne présentant aucun symbole religieux.

Julien Sapori

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s