Prix international « Des racines et des mots » 2017

Samedi 9 décembre, en présence de diverses personnalités dont Catherine Morell Sampol, conseillère municipale déléguée à la Lecture, aux Bibliothèques et aux Médiathèques de Lille, Julien Sapori, Parrain du prix international du livre 2017, Eliane Serdan, Présidente du jury du prix international du livre 2017 et lauréate 2016, Môn Jugie, Présidente des « Amis de V.O. », et devant une très nombreuse assistance réunie à la médiathèque Jean-Lévy à Lille, Maya Ombasic a reçu le Prix international du Livre « Des racines et des mots » 2017 pour son roman « Mostarghia ». Prix remis par la lauréate 2016, Eliane Serdan.

La « mostarghia », c’est ainsi que l’auteure a baptisé le mal qui a tué son père. Née à Mostar en Bosnie-Herzégovine en 1979, Maya a 12 ans quand la guerre éclate en Yougoslavie. Pour survivre, elle et sa famille devront fuir. Aux yeux de tous, ils deviennent des « réfugiés ». Comment se construire loin de son pays ?

Créé par l’association « Les Amis de la librairie internationale V.O » sous l’impulsion de sa présidente Môn Jugie, ce prix s’inscrit dans la littérature de l’exil, du questionnement identitaire et du déracinement. Choisi par un jury de cinq membres parmi cinq finalistes (sur treize ouvrages sélectionnés), ce récit autobiographique poignant révèle la force vitale d’une femme qui n’a cessé de puiser dans la littérature pour se sauver. Aujourd’hui, elle a posé ses valises à Montréal où elle enseigne la philosophie.

Dans une intervention remarquée (reproduite ci-dessous), Julien Sapori a évoqué la littérature de l’exil :

« C’est un peu paradoxal pour un commissaire de police d’être désigné comme « parrain »… Mais, pour tous ceux qui ont vu la série de films de Coppola, le lien entre le « parrain » et l’exil, puisque don Corleone a été, lui aussi, un exilé de sa Sicile natale aux Etats-Unis.

La terre compte actuellement 65 millions de personnes déplacées, volontairement ou pas, soit l’équivalent de la population française toute entière. Le sujet est devenu incontournable, et l’actualité nous le rappelle constamment, notamment ici, dans le Nord/Pas-de-Calais, avec ses milliers de réfugiés errant le long des côtes de la Manche en quête d’un passage de plus en plus improbable vers l’Angleterre.

Mais nous sommes réunis ici, aujourd’hui, pour un prix littéraire et pas pour un meeting politique ou une conférence à caractère sociologique ou démographique. Mon parcours personnel et professionnel, ainsi que mes écrits sur l’exil de Joseph Fouché et celui des réfugiés antifascistes italiens, m’ont désigné pour vous entretenir brièvement sur le sujet ; et je l’aborderai uniquement sous l’angle littéraire. Ce qui n’est pas forcement une manière de le restreindre, car « La littérature », écrivait Fernando Passoa, « est la preuve que la vie ne suffit pas ».

Je voudrais donc attirer votre attention sur les liens étroits qui existent entre l’exil et la littérature. En parlant de « liens », je réalise combien le mot n’est pas suffisamment fort : je devrais dire que, d’une certaine manière, l’exil, le déplacement, l’éloignement, le déracinement sont à l’origine même de la littérature.

Le texte fondateur du judaïsme et du christianisme c’est la Bible, qui débute par l’exil d’Adam et Ève, chassés du Paradis Terrestre ; c’est seulement en quittant l’Éden qu’Adam et Ève pourront connaître la différence entre le bien et le mal, c’est à dire atteindre à la dignité d’êtres potentiellement libres. L’Odyssée est le texte fondateur de la civilisation grecque ; et l’Enéide celui de la civilisation romaine. Ces deux textes décrivent des errances sans fin provoquées par des guerres.

On considère souvent que le socle de la littérature française est l’œuvre de Chrétien de Troyes, axé autour de la quête du Graal dans des terres lointaines ; et celui de la littérature italienne, Divine Comédie de Dante, l’histoire d’une errance dans l’outre-tombe écrite par un exilé, « il ghibellin fuggiasco » (« le gibelin en fuite »), comme l’a écrit le poète Ugo Foscolo, qui lui aussi, comme Dante, acheva sa vie loin de sa patrie ; qui plus est, d’une patrie qui n’existait plus (la République de Venise) ou pas encore (l’Italie). Dans la Divine Comédie, Dante imagine rencontrer son ancêtre Cacciaguida qui lui prédit son exil et ses amertumes : le réfugié « sa come di sale o pane altrui e com’è duro calle lo scendere e il salir par l’altrui scale » (« comme il a le goût du sel le pain d’autrui, et comme c’est un dur chemin que de descendre et de monter l’escalier d’autrui »).

Aux XIXe et XXe siècles, le phénomène de l’exil des écrivains semble s’accentuer ; impossible de les citer tous, mais Victor Hugo reste bien sûr incontournable « Vie pauvre, exil, mais liberté » écrit-il. « Mal logé, mal couché, mal nourri. Qu’importe que le corps soit à l’étroit, pourvu que l’esprit soit au large ! ». Sa période d’exil dans les îles anglo-normandes sera la plus prolifique de sa vie ; nous lui devons, entre outre, Les Misérables.

Je pourrais multiplier les exemples ; permettez-moi d’en citer juste deux, qui me tiennent particulièrement à cœur : Stefan Zweig et Joseph Roth, exilés non seulement géographiquement, mais aussi culturellement, puisque « leur » civilisation, celle de l’empire austro-hongrois finissant, venait de disparaître.

Mais il me semble que le véritable paradigme de la littérature de l’exil reste, depuis 2500 ans, l’Odyssée déjà évoquée. James Joyce, lui-même en exil volontaire à Trieste, ne s’y est pas trompé, et son roman Ulysse rend hommage au héros de l’Odyssée, figure romanesque éternelle.

Rappelez-vous vos souvenirs d’école… ou de cinéma hollywoodien, voire d’animation japonaise : pendant dix ans Ulysse erre à travers la Méditerranée, allant d’épreuve en épreuve mais toujours poursuivant son désir de rejoindre sa patrie, Ithaque, et son épouse Pénélope dont la guerre de Troie l’a séparé. La plus grande partie de cette errance (7 ans sur 10) il la passe près de la nymphe Calypso. La belle Calypso est amoureuse d’Ulysse, et lui offre même l’immortalité s’il accepte de rester auprès d’elle. En vain : Ulysse veut retrouver son île, son épouse désormais âgée, sa dignité de roi d’un royaume minuscule. Il sait que le prix à payer sera énorme : la mort, inéluctablement, puisque en quittant Calypso il retrouvera sa condition de mortel. Mais rester auprès de Calypso serait perdre sa dignité et sa personnalité ; bien que comblé, il deviendrait, en somme, « personne », comme le cyclope.

Ulysse s’en va donc mais, une fois arrivé à Ithaque, une autre épreuve l’attend : au moment où il parvient à son but, dans son île, il réalise qu’il a tout perdu. Ses marins sont tous décédés, ses armes, son butin et son bateau perdus ; son passé héroïque ignoré ; même sa femme ne le reconnaît pas. Réduit à l’état de mendiant, il vit chez un porcher. L’exilé a vraiment touché le fond.

Et pourtant, en dépit de tout, Ulysse triomphe, uniquement grâce à son intelligence et à sa détermination. Il aura puisé sa force dans son attachement à son identité, considérée comme une valeur supérieure à tout, y compris à l’immortalité du corps. Identité, dignité et liberté deviennent donc dans l’Odyssée des synonymes mais, aussi, les valeurs suprêmes ; non seulement pour Ulysse, mais pour l’humanité toute entière.

Nous voici arrivés au cœur du problème, de ce lien mythique et éternel entre l’exil et la littérature. La littérature a compris, dès ses origines, que les exilés sont à la recherche des valeurs fondamentales, celles sur lesquelles ont bâti les cultures et les civilisations. Tous les hommes y sont attachés, certes, mais souvent de manière, si vous me permettez l’expression, « paresseuse », car la plupart des personnes vivent – fort heureusement en un sens, d’ailleurs – dans la sécurité et le confort (ou en tout cas le croient-ils) ; ils ignorent donc en quoi consiste la perte de sa dignité, de son identité, de sa culture, de sa liberté. Les exilés, eux, le savent. « On ne possède éternellement que ce qu’on a perdu », écrit Kundera.

Les exilés sont, depuis l’origine des civilisations, les « lanceurs d’alerte » de l’humanité. Ecoutons-les et, surtout : lisons-les ! ».

Mostarghia, éditions Flammarion. Prix : 18 €

Pour tous renseignements : Les Amis de V.O., 53 rue du Molinel. http://www.desracinesetdesmots.com

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