Bonne année 2018 !

Julien Sapori,

Président de la Société d’études Joseph Fouché et son temps,

ainsi que l’ensemble des membres de l’association,

vous adressent leurs meilleurs vœux pour la nouvelle année

et vous donnent rendez-vous en 2018

pour la publication du « Dictionnaire Fouché ».

Il y a presque deux siècles, la mort de Fouché…

Le 26 décembre 1820 Joseph Fouché décédait en exil à Trieste. Il était arrivé dans cette ville le 9 janvier 1820, accompagné par sa femme Ernestine, ses quatre enfants, Joseph, Armand, Athanase et Joséphine ainsi que ses domestiques. La famille s’était établie dans le Palazzo Vicco, qui de nos jours héberge l’évêché. D’autres exilés de l’Empire se trouvaient déjà dans cette ville cosmopolite de 33.000 habitants située sur les bords de l’Adriatique, y menant grand train. L’ancien ministre de la police faisait l’objet d’une surveillance aussi discrète qu’intense de la part des autorités autrichiennes qui considéraient avec un mélange de respect et de méfiance cet homme qui représentait à la fois une menace potentielle pour les régimes absolutistes mais aussi une éventuelle « carte à jouer » en prévision d’éventuels bouleversements politiques à venir en France.

Fouché, âgé de 61 ans, avait une allure de vieillard. Pâle et d’une maigreur impressionnante, il était perclus de rhumatismes. Or les hivers, à Trieste, sont rudes. La ville, régulièrement balayée par les rafales glaciales de la bora est, climatiquement, si peu « italienne » que Stendhal, nommé consul de France en 1830, s’y considérait comme malheureux, se réchauffant avec difficultés dans son logis avec de gigantesques poêles qui lui faisaient regretter les cheminées à foyer ouvert parisiennes, si pittoresques.

L’hiver de 1820 fut particulièrement rude. Le jeudi 7 décembre 1820, Fouché, pourtant déjà malade depuis quelques jours, décida en dépit de tout de se promener comme d’habitude en ville, accompagné par sa femme. A son retour, il commença à tousser et dès le lendemain il fut contraint de s’aliter. Jérôme Bonaparte, lui aussi exilé dans la ville, lui dépêcha immédiatement son docteur personnel, Andrea Gobbi, qui diagnostiqua une pleurésie, faisant part immédiatement de son pessimisme quant à l’évolution de la maladie. Son état s’aggravant rapidement, le 15 décembre un messager fut expédié en toute urgence à Vienne afin de prévenir le fils aîné, Joseph, qui y séjournait. En attendant une fin qu’on savait désormais inéluctable, les visites se multipliaient au Palazzo Vicco. Planat de la Faye, ancien officier d’ordonnance de Napoléon, se rendit au chevet du malade le 18 décembre et en porta un témoignage particulièrement émouvant : « Le pauvre duc d’Otrante, notre voisin, n’a pas été aussi heureux que moi ; il s’en meurt, et l’année ne passera peut-être pas sans que nous assistions à son enterrement ; que dis-tu de l’étrange fin de ce fameux personnage ? Après une vie si agitée, après avoir traversé si heureusement nos dévorantes révolutions, il vient mourir à Trieste, dans l’exil et avec la douleur de ne pas voir ses ennemis confondus. Je fus le voir hier, et malgré toutes ses trahisons, malgré sa mauvaise conduite envers nous dans ses derniers temps, et envers moi en particulier, je n’ai pu m’empêcher d’être ému et même attendri en le voyant. Sa position actuelle, et le rôle important qu’il a joué ; ce nom si fameux, et ce corps décharné qui dans quelques jours ne sera qu’un cadavre ; tout cela m’a remué et m’a rempli l’âme de tristesse. Quand je me suis levé pour sortir, il m’a serré la main et m’a remercié de ma visite dans les termes les plus affectueux, comme pour faire amende honorable avec moi » (Vie de Planat de la Faye, Paris, Ollendorff, 1895, p. 385).

Le 20 décembre, le commissaire de police Corrado Weyland rédigea un rapport dans lequel il précisait : « L’état du Duc a tant empiré que tout espoir de guérison a été abandonné par les médecins, et il est à craindre qu’il ne survive pas aux fêtes de Noël. Fouché a demandé auparavant au Dr Gobbi de lui donner ouvertement son avis ; celui-ci a alors répondu, plutôt pour tranquilliser la famille, que la maladie était très préoccupante mais que la vie du Duc pourrait encore être prolongée grâce à des médicaments puissants » (Archivio di Stato di Trieste, atto 599/1820, pol. Ris.).

Le 26 décembre 1820, Fouché reçut l’extrême-onction des mains d’un vicaire de la cathédrale de San Giusto. Le registre de la paroisse de Santa Maria Maggiore supporte la mention suivante, en latin : « 26 decembris 1820 Extrema unctione munitis comitate funus Reverendissimo Capitolo exequias Joseph Millanich Cooperator Parrochialis , 1a classe ; nomen defuncti : S.A. Dominus Joseph Fouché Dux Otranti uxoratux, catholicus, masculinus, actas annorum 58. Morbus seu causa mortis : Morbus Chronicus ». L’ennemi des prêtres réfractaires, l’athée déclaré, s’apprêtait ainsi à mourir avec les réconforts de la religion.

Le 25 décembre, son fils Joseph arriva à bride abattue de Vienne. « Il a été conduit auprès de son père souffrant et les deux ont éclaté en larmes ; là-dessus, le Duc s’est trouvé de plus en plus mal et a perdu connaissance. À partir de 4 heures de l’après-midi, et sur les conseils de son médecin, plus personne de sa famille n’est entré dans sa chambre et Monnier, son serviteur, est resté seul avec lui jusqu’à son dernier souffle » (Archivio di Stato di Trieste, rapport du commissaire Corrado Weyland, pol. ris. 599/1820).

D’après les actes officiels, le décès survint le 26 décembre 1820, entre 15h30 et 17h00 selon les sources.

La nouvelle ne parvint en France que quelques jours plus tard. Le Moniteur du 16 janvier 1821 en fit état de façon lapidaire : « C’est d’une maladie de poitrine que Monsieur Fouché, duc d’Otrante, est mort à Trieste le 26 décembre. Depuis quelques années, il vivait dans cette ville avec sa famille. Ses dernières paroles adressées à sa femme ont été : « Maintenant, vous pourrez rentrer en France ».

La reine Caroline, femme de Jérôme, rendit compte par un courrier à Joseph Bonaparte du décès : « Vous êtes sans doute instruit du décès du duc d’Otrante ; comme il a passé la dernière année de sa vie parmi nous, je veux vous en dire un mot. Proscrit, par conséquent malheureux, nous l’avons accueilli et admis dans notre société habituelle ; il nous a laissé des regrets. Comme homme privé, il était impossible d’apporter plus d’amabilité et un commerce plus sûr dans les relations de société, aussi, depuis la mort d’Élisa [Bonaparte, la sœur de Napoléon] et celle du duc d’Otrante, sommes-nous retombés dans la solitude la plus complète et toutes nous jouissances sont concentrées dans nos murs » (Mémoires et Correspondance du Roi Jérôme, Paris, Dentu, p. 396).

La dépouille de Fouché fut exposée au public à partir du 27 décembre et veillée par des agents de police. La cérémonie funèbre fut célébrée en grande pompe le 28 décembre dans la cathédrale de San Giusto ; à l’issue, le cercueil fut déposé dans la crypte située sous le parvis, où elle restera jusqu’en 1874, date à laquelle elle sera transférée à la demande de son fils Athanase à Ferrières-en-Brie (Seine-et-Marne) où elle s’y trouve encore de nos jours, dans une tombe ne présentant aucun symbole religieux.

Julien Sapori

Prix international « Des racines et des mots » 2017

Samedi 9 décembre, en présence de diverses personnalités dont Catherine Morell Sampol, conseillère municipale déléguée à la Lecture, aux Bibliothèques et aux Médiathèques de Lille, Julien Sapori, Parrain du prix international du livre 2017, Eliane Serdan, Présidente du jury du prix international du livre 2017 et lauréate 2016, Môn Jugie, Présidente des « Amis de V.O. », et devant une très nombreuse assistance réunie à la médiathèque Jean-Lévy à Lille, Maya Ombasic a reçu le Prix international du Livre « Des racines et des mots » 2017 pour son roman « Mostarghia ». Prix remis par la lauréate 2016, Eliane Serdan.

La « mostarghia », c’est ainsi que l’auteure a baptisé le mal qui a tué son père. Née à Mostar en Bosnie-Herzégovine en 1979, Maya a 12 ans quand la guerre éclate en Yougoslavie. Pour survivre, elle et sa famille devront fuir. Aux yeux de tous, ils deviennent des « réfugiés ». Comment se construire loin de son pays ?

Créé par l’association « Les Amis de la librairie internationale V.O » sous l’impulsion de sa présidente Môn Jugie, ce prix s’inscrit dans la littérature de l’exil, du questionnement identitaire et du déracinement. Choisi par un jury de cinq membres parmi cinq finalistes (sur treize ouvrages sélectionnés), ce récit autobiographique poignant révèle la force vitale d’une femme qui n’a cessé de puiser dans la littérature pour se sauver. Aujourd’hui, elle a posé ses valises à Montréal où elle enseigne la philosophie.

Dans une intervention remarquée (reproduite ci-dessous), Julien Sapori a évoqué la littérature de l’exil :

« C’est un peu paradoxal pour un commissaire de police d’être désigné comme « parrain »… Mais, pour tous ceux qui ont vu la série de films de Coppola, le lien entre le « parrain » et l’exil, puisque don Corleone a été, lui aussi, un exilé de sa Sicile natale aux Etats-Unis.

La terre compte actuellement 65 millions de personnes déplacées, volontairement ou pas, soit l’équivalent de la population française toute entière. Le sujet est devenu incontournable, et l’actualité nous le rappelle constamment, notamment ici, dans le Nord/Pas-de-Calais, avec ses milliers de réfugiés errant le long des côtes de la Manche en quête d’un passage de plus en plus improbable vers l’Angleterre.

Mais nous sommes réunis ici, aujourd’hui, pour un prix littéraire et pas pour un meeting politique ou une conférence à caractère sociologique ou démographique. Mon parcours personnel et professionnel, ainsi que mes écrits sur l’exil de Joseph Fouché et celui des réfugiés antifascistes italiens, m’ont désigné pour vous entretenir brièvement sur le sujet ; et je l’aborderai uniquement sous l’angle littéraire. Ce qui n’est pas forcement une manière de le restreindre, car « La littérature », écrivait Fernando Passoa, « est la preuve que la vie ne suffit pas ».

Je voudrais donc attirer votre attention sur les liens étroits qui existent entre l’exil et la littérature. En parlant de « liens », je réalise combien le mot n’est pas suffisamment fort : je devrais dire que, d’une certaine manière, l’exil, le déplacement, l’éloignement, le déracinement sont à l’origine même de la littérature.

Le texte fondateur du judaïsme et du christianisme c’est la Bible, qui débute par l’exil d’Adam et Ève, chassés du Paradis Terrestre ; c’est seulement en quittant l’Éden qu’Adam et Ève pourront connaître la différence entre le bien et le mal, c’est à dire atteindre à la dignité d’êtres potentiellement libres. L’Odyssée est le texte fondateur de la civilisation grecque ; et l’Enéide celui de la civilisation romaine. Ces deux textes décrivent des errances sans fin provoquées par des guerres.

On considère souvent que le socle de la littérature française est l’œuvre de Chrétien de Troyes, axé autour de la quête du Graal dans des terres lointaines ; et celui de la littérature italienne, Divine Comédie de Dante, l’histoire d’une errance dans l’outre-tombe écrite par un exilé, « il ghibellin fuggiasco » (« le gibelin en fuite »), comme l’a écrit le poète Ugo Foscolo, qui lui aussi, comme Dante, acheva sa vie loin de sa patrie ; qui plus est, d’une patrie qui n’existait plus (la République de Venise) ou pas encore (l’Italie). Dans la Divine Comédie, Dante imagine rencontrer son ancêtre Cacciaguida qui lui prédit son exil et ses amertumes : le réfugié « sa come di sale o pane altrui e com’è duro calle lo scendere e il salir par l’altrui scale » (« comme il a le goût du sel le pain d’autrui, et comme c’est un dur chemin que de descendre et de monter l’escalier d’autrui »).

Aux XIXe et XXe siècles, le phénomène de l’exil des écrivains semble s’accentuer ; impossible de les citer tous, mais Victor Hugo reste bien sûr incontournable « Vie pauvre, exil, mais liberté » écrit-il. « Mal logé, mal couché, mal nourri. Qu’importe que le corps soit à l’étroit, pourvu que l’esprit soit au large ! ». Sa période d’exil dans les îles anglo-normandes sera la plus prolifique de sa vie ; nous lui devons, entre outre, Les Misérables.

Je pourrais multiplier les exemples ; permettez-moi d’en citer juste deux, qui me tiennent particulièrement à cœur : Stefan Zweig et Joseph Roth, exilés non seulement géographiquement, mais aussi culturellement, puisque « leur » civilisation, celle de l’empire austro-hongrois finissant, venait de disparaître.

Mais il me semble que le véritable paradigme de la littérature de l’exil reste, depuis 2500 ans, l’Odyssée déjà évoquée. James Joyce, lui-même en exil volontaire à Trieste, ne s’y est pas trompé, et son roman Ulysse rend hommage au héros de l’Odyssée, figure romanesque éternelle.

Rappelez-vous vos souvenirs d’école… ou de cinéma hollywoodien, voire d’animation japonaise : pendant dix ans Ulysse erre à travers la Méditerranée, allant d’épreuve en épreuve mais toujours poursuivant son désir de rejoindre sa patrie, Ithaque, et son épouse Pénélope dont la guerre de Troie l’a séparé. La plus grande partie de cette errance (7 ans sur 10) il la passe près de la nymphe Calypso. La belle Calypso est amoureuse d’Ulysse, et lui offre même l’immortalité s’il accepte de rester auprès d’elle. En vain : Ulysse veut retrouver son île, son épouse désormais âgée, sa dignité de roi d’un royaume minuscule. Il sait que le prix à payer sera énorme : la mort, inéluctablement, puisque en quittant Calypso il retrouvera sa condition de mortel. Mais rester auprès de Calypso serait perdre sa dignité et sa personnalité ; bien que comblé, il deviendrait, en somme, « personne », comme le cyclope.

Ulysse s’en va donc mais, une fois arrivé à Ithaque, une autre épreuve l’attend : au moment où il parvient à son but, dans son île, il réalise qu’il a tout perdu. Ses marins sont tous décédés, ses armes, son butin et son bateau perdus ; son passé héroïque ignoré ; même sa femme ne le reconnaît pas. Réduit à l’état de mendiant, il vit chez un porcher. L’exilé a vraiment touché le fond.

Et pourtant, en dépit de tout, Ulysse triomphe, uniquement grâce à son intelligence et à sa détermination. Il aura puisé sa force dans son attachement à son identité, considérée comme une valeur supérieure à tout, y compris à l’immortalité du corps. Identité, dignité et liberté deviennent donc dans l’Odyssée des synonymes mais, aussi, les valeurs suprêmes ; non seulement pour Ulysse, mais pour l’humanité toute entière.

Nous voici arrivés au cœur du problème, de ce lien mythique et éternel entre l’exil et la littérature. La littérature a compris, dès ses origines, que les exilés sont à la recherche des valeurs fondamentales, celles sur lesquelles ont bâti les cultures et les civilisations. Tous les hommes y sont attachés, certes, mais souvent de manière, si vous me permettez l’expression, « paresseuse », car la plupart des personnes vivent – fort heureusement en un sens, d’ailleurs – dans la sécurité et le confort (ou en tout cas le croient-ils) ; ils ignorent donc en quoi consiste la perte de sa dignité, de son identité, de sa culture, de sa liberté. Les exilés, eux, le savent. « On ne possède éternellement que ce qu’on a perdu », écrit Kundera.

Les exilés sont, depuis l’origine des civilisations, les « lanceurs d’alerte » de l’humanité. Ecoutons-les et, surtout : lisons-les ! ».

Mostarghia, éditions Flammarion. Prix : 18 €

Pour tous renseignements : Les Amis de V.O., 53 rue du Molinel. http://www.desracinesetdesmots.com