« Services », Renseignement, « Grandes Oreilles », de l’Antiquité au XXIe siècle : légendes et réalités

Le grand public n’a véritablement découvert l’existence de l’action d’influence que vers les années 1980, et il ne connaissait guère jusqu’alors que la propagande, massivement utilisées durant la seconde Guerre Mondiale. Pourtant, les militaires, et plus particulièrement les services de renseignement, pratiquent cet art depuis des millénaires. Aujourd’hui, la multiplicité́ des moyens de communication a entrainé́ une véritable explosion de l’action d’influence et de désinformation. Cette facette de l’action clandestine connait depuis quelques années un extraordinaire développement. Du livre à la télévision, en passant par la presse écrite et les manifestations publiques, on identifie dans tous les médias des tentatives d’influence de l’opinion publique…

À la suite de la 6e Journée d’histoire, organisée en février 2016 par l’EPCC du château de La Roche-Guyon et des membres de l’EA 7392 Laboratoire AGORA, centre de recherches de l’Université de Cergy-Pontoise, consacrée au monde du renseignement et des services secrets, leur histoire, leurs caractéristiques et leurs représentations. Éric Vial, professeur des universités en histoire contemporaine à l’Université de Cergy-Pontoise, spécialiste d’histoire de l’Italie, des migrations et de l’uchronie, membre de la Société d’Étude Joseph Fouché et son temps, et son collègue François Pernot, professeur des universités en histoire moderne à l’Université de Cergy-Pontoise, spécialiste d’histoire militaire et d’histoire des frontières, viennent de publié aux Éditions le l’œil, un passionnant ouvrage intitulé « Services », Renseignement, « Grandes Oreilles », de l’Antiquité au XXIe siècle : légendes et réalités.

Agents de renseignement, informateurs, agents de terrain, officiers traitants, analystes… Ils sont le premier maillon, le maillon indispensable à toute stratégie politique et militaire d’un Etat, d’un gouvernement, d’un régime, d’une société. Car, en temps de guerre comme de paix, il ne suffit pas d’être le plus fort pour obtenir la victoire ou le leadership sur une région du globe, voire le monde entier.

Il faut aussi être bien informé pour prendre la bonne décision. Suivre de près les crises internationales, savoir ce que disent, ce que pensent, ce que veulent, ce que vont faire ou que font déjà ses ennemis, évaluer leurs forces et leurs faiblesses, analyser le risque que l’Autre représente, lutter contre ses menaces, se protéger contre toutes ses manœuvres d’ingérence, voire l’intoxiquer en diffusant de fausses informations…

Mais, quelles que soient la période historique et les évolutions technologiques, les bases, les règles, les principes du renseignement semblent bien les mêmes : de la Mésopotamie de Sargon à l’Amérique du XXIe siècle en passant par la République romaine, ce n’est pas la technologie qui a fait le bon stratège, c’est d’abord l’intelligence.

À noter le chapitre rédigé par Julien Sapori, président de la Société d’études sur Joseph Fouché et son temps, sur « La Haute police, de Joseph Fouché à Arturo Bocchini, de la pieuvre à l’OVRA, l’histoire d’une continuité ? ».

Il n’est pas question ici de dresser une bibliographie, même sommaire, de Joseph Fouché, mais de s’intéresser aux similitudes qui peuvent exister entre cet homme d’État qui joua un rôle essentiel dans l’histoire de France pendant deux décennies, « singulier personnage qui frappa Napoléon d’une sorte de terreur » selon Balzac, et Arturo Bocchini, (photo ci-contre) ministre de la police lui aussi, présenté comme « le Fouché di Mussolini ».

Dans sa notice, Julien Sapori s’interroge sur les points de convergence qui peuvent exister entre les deux « systèmes » de Haute police mis en œuvre par les deux hommes et de se demander si une police efficace doit, par nature de ses fonctions se rapprocher du système incarné par « la pieuvre »…

« Services », Renseignement, « Grandes Oreilles », de l’Antiquité au XXIe siècle : légendes et réalités.

Éditions de L’Œil (1er novembre 2017)

264 pages – Prix éditeur : 20 euros (Isbn : 9782351372395)

Publicités

Un tournant dans l’affaire des « tueurs fous » du Brabant ?

La plus terrible affaire criminelle belge ne fut pas celle mettant en cause l’infâme Dutroux, mais des massacres attribués à une équipe restée à ce jour insaisissable, celle des « tueurs fous du Brabant ». Trente cinq ans après, un rebondissement inattendu fait ésperer que l’enquête pourrait finalement aboutir.

Cette série tragique débute la nuit du 13 au 14 août 1982 par un banal cambriolage commis en France, à Maubeuge. La série se poursuit ensuite dans le Brabant wallon, avec un crescendo épouvantable. La spécialité de cette bande consiste à s’attaquer aux grandes surfaces commerciales, en particulier celles du groupe Delhaize, en tuant sans discernement toute personne qu’elle croise sur son chemin : gendarmes, caissières, clients prenant la fuite, enfants âgés de 9, 10, 12 ans. Le butin est le plus souvent minime : le 17 septembre 1983, les bandits tuent trois personnes pour s’emparer de quelques bidons d’huile et des paquets de cigarettes. Des scénarios peu compatibles avec celui d’une équipe agissant par appât du lucre…

Surarmés, déterminés, insaisissables, les « tueurs fous du Brabant » ont tenu en échec pendant des années les polices belges. Leur dernière attaque remonte au 9 novembre 1985 : depuis, les investigations n’ont jamais cessé, grâce à une loi adoptée spécialement par le parlement belge en 2015 permettant de prolonger les délais de prescription. Deux commission d’enquête parlementaire ont aussi été crées, en 1988 et 1996. Mais jusqu’à ce jour, tous les efforts déployés sont restés vains.

Il faut dire que l’ensemble des investigations a connu, surtout au départ, une succession désolante de négligences et de ratages. Des témoins importants n’ont jamais été entendus, des scellés ont disparu, des expertises judiciaires ont été bâclées tandis que sur le terrain, alors que l’alerte était au maximum, les policiers étaient équipés d’armes qui s’enrayaient, de moyens radio défaillants et véhicules Renault 4L poussifs à bord desquels ils devaient poursuivre de puissantes VW Golf… Le tout s’inscrivant sur une toile de fond de relations tendues entre la gendarmerie et les polices municipales, de multiplicité de juges d’instructions ne s’entendant pas, de bourgmestres peu soucieux d’augmenter les budgets de leurs polices municipales, et de rivalités politico/linguistiques exacerbées entre les autorités wallonnes et flamandes. Ces dysfontionnements en série alimentent aujourd’hui encore la thèse du complot. Au final, l’incapacité des services de police et de justice à mettre le mot « fin » sur cette histoire tragique a fortement contribué au discrédit de l’Etat belge et a participé de la décision, prise en 2001, de supprimer la gendarmerie.

Mais le dernier mot n’est peut-être pas dit. Dans cette « équipe à tiroirs », trois signalements reviennent régulièrement depuis des années : « le vieux », « le tueur » et « le géant ». Ce dernier a été décrit par plusieurs témoins comme étant un homme de très haute taille (plus d’un 1m90), portant de grandes lunettes carrées et de fines moustaches. Un signalement peu commun… Son portrait-robot a été largement diffusé dans toute la Belgique à partir de 1990. Or, en mai 2015, un ancien gendarme belge, Christian Bonkoffsky confie sur son lit de mort à son frère être « le géant » tant recherché. L’information parvient à la « cellule de Jumet », une unité de dix-huit policiers chargée de l’enquête. Entendu le 28 février 2017, le frère a confirmé ses propos. Dans une déclaration à la presse il a indiqué être convaincu que Christian était effectivement « le géant » dont il se revendiquait.

Sur le fond, la révélation ne surprend pas. L’hypothèse que les tueurs du Brabant aient été des gendarmes (ou d’autres militaires, voire para-militaires) avait déjà été évoquée, compte tenu du mode opératoire des bandits, caractérisé par une détermination, un sens de l’organisation et une maîtrise des armes peu communs. Or le gendarme Christian Bonkoffsky non seulement correspond au signalement assez inhabituel du « géant », mais c’était un ancien membre de l’unité d’élite Diane (un peu l’équivalent du GIGN français), d’où il a été renvoyé en 1982 à la suite d’un incident de tir. Plein d’amertume contre la gendarmerie, il est décrit comme un individu violent et alcoolique. Lors de la deuxième vague de braquages, il est systématique absent du travail ; il aurait aussi déposé un certificat médical pour une blessure au pied, alors que des témoins affirment que sur plusieurs attaques « le géant » boitait. Certains avocats, témoins et même un parlementaire, déclarent que son nom figure au dossier depuis vingt ans : pourtant, il n’a jamais été interrogé.

Ces doutes étaient partagés aussi par des hauts responsables de la gendarmerie. L’ancien chef de l’unité Diane, le colonel Arsène Pint, aujourd’hui âgé de 84 ans, s’était rendu sur les lieux peu après l’attaque meutrière du 9 novembre 1985. Il avait constaté à cette occasion que les méthodes utilisées par les tueurs étaient semblables aux tactiques de combat anti-terroriste qu’il avait adopté pour son unité. Voici ce qu’il raconte : « opérer en trois groupes, avec des intrus, des tireurs d’élite, et entre temps une équipe avec des riotguns qui détruit tout, je me suis dit :  »merde, ce n’est quand-même pas des gens de chez nous ? » Le soir même, il appelle téléphoniquement le commandant en chef de la gendarmerie et lui fait part de ses interrogations. « Je lui ai dit que j’avais un insupportable sentiment de déjà vu. J’ai demandé une enquête, il a promis d’y travailler durant le week-end ». Quarante-huit heures après, la réponse arrive : « L’enquête a été jugée négative. Personne du groupe Diane n’était impliqué », raconte le colonel Pint. Circulez, il n’y a rien à voir…

En tout cas, la nouvelle piste trouve du crédit auprès des autorités. Le 24 octobre 2017, le ministre de la justice belge Koen Geens a confirmé que ces récentes révélations constituaient « une piste assurément intéressante ». Mais loin de se cantonner aux derniers rebondissements, il a aussi évoqué « des tentatives de manipulation de l’enquête », précisant qu’ « il est possible que les tueries du Brabant wallon visaient également l’Etat ». A cette occasion, il a affirmé avoir l’intention de travailler sur un projet de loi sur les repentis, de manière à encourager les aveux. Ce dispositif législatif a fait ses preuves en Italie, permettant de porter des coups sévères à la Mafia.

Dans cette affaire, les déceptions ont été nombreuses, et la prudence reste de mise. Toutefois, il n’est plus interdit d’espérer que la vérité sur cette série de massacres qui avait traumatisé la Belgique sera finalement connue. Une fois les auteurs identifiés, restera à élucider l’aspect le plus sensible de cette affaire : s’agissait-il d’individus agissant seuls, ou bien faisaient-ils partie d’un complot visant, comme l’a évoqué le ministre de la justice belge, la destabilisation de l’Etat ? Au profit de qui ? Les mois à venir risquent de nous réserver d’autres rebondissements spectaculaires.                                                                                                                 Julien Sapori