«Voici Fouché, le vrai !»

Vendredi 31 mai 1968, c’est par ce commentaire que le général de Gaulle accueille la nomination de Raymond Marcellin au portefeuille de ministre de l’Intérieur du gouvernement dirigé par Georges Pompidou.

Cette allusion à Fouché, l’autoritaire ministre de la police du Directoire et de Napoléon, est en premier lieu une vive critique adressée ouvertement à Christian Fouchet, ministre de l’Intérieur sortant, accusé de pusillanisme vis-à-vis des émeutiers qui ont pris possession de la rue.

C’est parallèlement un message politique fort délivré au nouvel occupant de la place Beauvau : à lui de s’inspirer de son illustre prédécesseur pour rétablir l’ordre sans tarder.

Raymond Marcellin

Débuté le 2 mai sur le campus de l’université de Nanterre, le mouvement de révolte étudiante sans précédent a fait tâche d’huile : c’est désormais la France entière qui est paralysée par une grève générale et les Accords de Grenelle signés les 25 et 26 mai ne modifient pas la donne.

Ce mercredi 29 mai 1968, la Ve République vacille. Les braises des manifestations étudiantes et ouvrières sont encore chaudes. Le général de Gaulle «disparaît» de l’Élysée pour se rendre secrètement à Baden-Baden (Allemagne) afin d’y rencontrer le général Massu, créant du même coup un sentiment d’affolement dans la population. La crise politique est à son apogée !

Le lendemain, de Gaulle prononce la dissolution de l’Assemblée et annonce la tenue d’élections anticipées.

La manifestation organisée le soir même par les gaullistes, sur les Champs-Élysées, rassemble 500 000 personnes ; elle marque le retournement d’une opinion publique désabusée et inquiète qui, à défaut d’alternative politique claire, n’entrevoit qu’une seule solution à ce mois d’émeutes et à la paralysie économique : le retour à l’ordre.

Dans une France traumatisée pour le souvenir des images de la terrible nuit du 10 au 11 mai durant laquelle étudiants et CRS s’affrontent en de véritables combats de rues (voitures incendiées, rues dépavées, vitrines brisées), faisant des centaines de blessés, Raymond Marcellin confirme son attachement viscéral à l’ordre, la fermeté et la rigueur. Le jour même de sa nomination, les piquets de grève qui bloquent les accès aux dépôts de carburant sont évacués par la force afin d’assurer de nouveau la libre distribution de l’essence.

Face «à la chienlit» fustigée par de Gaulle, «Raymond la matraque» prend des mesures radicales afin de relever un double challenge : rétablir l’ordre sans casse et permettre le bon déroulement des élections législatives des 23 et 30 juin rendues nécessaires par la dissolution de l’Assemblée nationale.

Obsédé par l’idée que cette agitation est le fruit d’un complot mêlant Cuba, les pays de l’Est et les organisations d’extrême gauche européennes, Raymond Marcellin reprend à son compte les recettes qui ont fait la réputation de Joseph Fouché avec pour priorité la lutte contre les gauchistes, «l’ennemi intérieur».

Le 12 juin 1968, il interdit toute manifestation de rue durant la campagne électorale.

Le même jour, il dissout par décret toutes les organisations révolutionnaires et expulse deux cents «étrangers suspects». Parmi les structures concernées, l’Organisation communiste internationaliste trotskyste, la Jeunesse communiste révolutionnaire d’Alain Krivine, le mouvement anarchiste «Mouvement du 22 mars» de Daniel Cohn-Bendit ainsi que des organisations maoïstes. La sanction frappe également certains groupuscules d’extrême droite dont Occident.

A l’instar de son illustre prédécesseur, Raymond Marcellin fait du renseignement l’une de ses priorités. Il donne instruction aux Renseignements généraux de surveiller et de collecter des données sur chaque membre de ces organisations. Plus de trois mille dirigeants et militants, notamment gauchistes, sont «fichés».

Toujours à la manière de Fouché, il fait surveiller puis interdire la presse proche des mouvements gauchistes. Jean-Paul Sartre est arrêté lors d’une vente de la «Cause du Peuple».

«Mon devoir est de maintenir l’ordre, je le fais, voilà tout», se plait-il à répéter sans état d’âme. «Ma tactique consiste à frapper à la tête en créant l’insécurité pour les mouvements subversifs».

Au soir du 30 juin 1968, l’Union pour la Défense de la République formé par le général de Gaulle obtient une victoire sans appel avec 293 sièges sur 487 à l’Assemblée nationale. Les «événements de mai 68» sont terminés. Il reste, comme le souligne Marcellin une décennie plus tard, dans «L’importune vérité», que «rien n’a été tout à fait pareil depuis ce mois de mai 1968 où les pouvoirs publics ont flanchés».

Un mois seulement après sa nomination, le «Fouché breton» s’impose comme l’un des piliers du pouvoir, inamovible et omniprésent homme de confiance du Président Georges Pompidou.

Pour preuve, il demeure le locataire de la Place Beauvau dans les gouvernements Maurice Couve de Murville, Jacques Chaban-Delmas, Pierre Messmer n°1, n°2 et n°3 et ce jusqu’au 27 février 1974, soit six années.

Une longévité inhabituelle à cette fonction tout comme le fut celle de Fouché au ministère de la Police et de l’Intérieur : neuf ans et quelques mois.

Raymond Marcellin va lui aussi profiter de cette période pour élargir les pouvoirs de la police, des services secrets et de la police anti-émeute, les CRS, pour en faire un appareil de guerre civile très bien équipé. Il double le budget de la police, l’équipe de technologie moderne et d’armes et crée 19 000 nouveaux emplois.

Accessoirement, on remarquera que les deux hommes siégeront au Palais-Bourbon puis au Palais du Luxembourg.

Nul doute au final qu’il y avait du Fouché dans cet homme, grand stratège de l’anti-subversion, qui aimait se définir comme «premier flic, premier préfet et premier maire de France»…

Christian Porte

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