Réflexions sur un mythe (1)

Il existe une légende de Fouché comme il existe une légende napoléonienne. Les deux hommes ont achevé des carrières extraordinaires en exil, en butte à une surveillance policière aussi tatillonne que mesquine et mourant finalement à quelques mois d’écart l’un de l’autre, entourés d’une poignée de fidèles dont certains songeant déjà à la publication posthume des mémoires du grand homme.

Mais là se termine l’analogie : la gloire militaire devait transfigurer Napoléon en demi-dieu, tandis que Fouché, l’homme de l’ombre constamment plongé dans les intrigues et les complots, était destiné à devenir un résumé de toutes les bassesses humaines. Déjà, ses contemporains le jugèrent sévèrement : l’homme, selon le préfet Pasquier, était «d’une fausseté et d’une perfidie qui n’eurent peut-être jamais d’égales» (2) tandis que selon le baron de Frénilly, c’était «le coquin le plus hardi, le plus adroit et le plus diffamé de France», véritable «Cartouche régicide, qui avait lavé dans le sang de la France ses mains rouges du sang de son roi» (3). Par la suite, la postérité fut vraiment sans pitié : «Oui, Fouché, celui-là même dont le nom est resté synonyme d’amoralisme, évocateur d’intrigues et de mensonges, de complots et de trahisons, de basse-police par dessus-tout. […] Nul ne fut sans doute plus haï, détesté et caricaturé, après sa mort» (4). Les adjectifs méprisants se bousculent quand on évoque sa figure : «répugnant personnage» (5), «égoïste, retors et froidement perfide, habile à ramper et à s’insinuer» (6). «Traître né, misérable intriguant, nature de reptile, transfuge professionnel, âme basse de policier, pitoyable immoraliste» constatait finalement Stefan Zweig – le déplorant – «aucune injure ne lui a été épargnée» (7). Certes, ses biographes lui découvrent parfois des dons incontestables de politicien, mais il s’agirait plutôt de «recettes» au service d’une ambition ignoble : en réalité, un tel individu, si dénoué de sens moral, ne pouvait cacher de réelles qualités.

C’est ainsi que le portrait tourne souvent à la caricature, quitte à prendre des libertés avec la réalité historique. Selon un pamphlet anonyme qui circulait dès 1815, «il est dit qu’étant enfant il commença sa carrière en mendiant dans les rues de Nantes» (8). En pays chrétien la pauvreté ne devrait pas être objet de honte et il aurait été particulièrement remarquable qu’un mendiant devint duc, mais on sait que les parents de Fouché étaient des bourgeois aisés, possédant notamment des propriétés à Saint-Domingue. Quelques années plus tard, les passions retombées, Michelet décrivait encore «le prêtre athée, le dur Breton, le cuistre séché à l’école, tous ces traits étaient repoussants dans sa face atroce» (9).Malheureusement pour le grand historien, Fouché fut un élève très doué et jamais il reçut les ordres. Pour ce qui concerne sa face «atroce», il y eut pas mal de femmes, dont Mme de Chastenay, à lui trouver du charme : «toute cette figure ne manquait ni de physionomie ni, à l’occasion, d’une certaine noblesse» (10).

De nombreuses pièces au dossier prôneraient en faveur d’une réhabilitation au moins partielle de ce personnage mystérieux et fascinant. Car il est acquit qu’une fois passée la tourmente révolutionnaire, Fouché, le tout-puissant ministre de la police, joua constamment un rôle modérateur, prônant la clémence et le pardon et adressant sans cesse de judicieux conseils de circonspection et de retenue au Premier Consul d’abord, à l’Empereur et au Roi Louis XVIII ensuite. Fondateur de la «haute police» moderne, il l’organisa avec efficacité, lui imposant des bornes respectueuses des règles déontologiques qui, déjà, auraient été incompatibles avec le fonctionnement des grands régimes totalitaires du XXe siècle. Intéressé ? Contrairement à Talleyrand, qui émargeait auprès des puissances étrangères, Fouché ne se vendit jamais. Opportuniste ? Au demeurant, comme le souligne Michel Vovelle, Fouché nous apparaît comme «l’un de ceux qui a contribué à stabiliser sans retour une partie des acquis révolutionnaire» (11). Cynique ? Ses interventions en faveur des proscrits de tout ordre furent innombrables et parfois risquées, bien que toujours accompagnées d’une extrême discrétion qu’on peut certes interpréter soit comme de la modestie, soit comme de l’habilité. A son sujet, Thiers écrivait : «Quand on a le courage du bien, il faudrait en avoir la fierté. Pourtant mieux vaut encore le faire, lors même que par faiblesse ou intérêt on n’a pas la force de s’en vanter» (12).

Paradoxalement, ce furent des romanciers de génie, Charles Nodier, Balzac et Stefan Zweig, qui les premiers révélèrent les qualités exceptionnelles de ce grand politicien. Mais un nombre bien plus important d’historiens continua, jusqu’à nos jours, à privilégier une approche sulfureuse du personnage. L’exemple le plus accompli de cette école est constitué par la biographie d’André Castelot, qui a connu un grand succès de public : on se demande, en lisant les pages concernant la mort de Fouché, si l’auteur décrit l’ancien ministre ou Méphistophélès… (13). Sous sa plume, une fois de plus et en dépit des grandes avancées historiographiques réalisées depuis la fin du XIXe siècle (14), l’analyse objective de l’homme politique a été sacrifiée au profit d’une vision caricaturale, définitivement figée sur l’image arrêtée par les ultras lors de la Restauration, et faisant de Fouché un régicide, un athée, un persécuteur de curés, le mitrailleur de Lyon, le mauvais génie de Napoléon réprimant sans pitié la résistance royaliste.

Peut-on pour autant se contenter d’une explication politique ? Fouché le révolutionnaire continuerait-il à être dénigré par des historiens de droite ? Je ne le pense pas. Balzac, qui lui rendit un si vibrant hommage, était légitimiste tandis que Louis Madelin, le grand biographe de Fouché qui en révéla les qualités supérieures d’homme d’Etat, était lui-même un esprit plutôt conservateur. Lorsque, en 1901, il présenta sa thèse de doctorat sur le duc d’Otrante, Lavisse, qui était à l’époque un des maîtres de la Sorbonne, campait sur des positions politiques opposées : pourtant, il reprocha vivement au jeune historien de vouloir réhabiliter un personnage si discrédité et lui barra l’accès au professorat. Presque un siècle plus tard, Jean Rigotard fait encore grief à Madelin d’avoir été «trop admiratif de Fouché» (15).

On ne peut s’empêcher de penser aux avatars subis par l’image de Napoléon : au moment de son départ pour Sainte-Hélène, l’homme paraissait définitivement broyé par sa légende noire de tyran exterminateur, mais voilà que peu d’années plus tard il revenait, irrésistiblement transformé en héros, alors que son ministre de la police demeurait accablé d’infamies. Ces deux personnages demeurent aujourd’hui encore indissociables : Napoléon, désormais transfiguré en mythe christique par les «quatre évangélistes» de Sainte-Hélène, se devait d’avoir son Judas, et ce dernier fut Fouché. Les rôles étaient ainsi attribués une fois pour toutes, en fonction de critères qui n’avaient pas grande chose à voir ni avec l’étude objective de l’histoire, ni même avec les considérations politiques, mais qui faisaient appel à de puissants ressorts irrationnels rapidement vulgarisés par la vague romantique.

Les raisons pour lesquelles aujourd’hui encore, le mépris et le discrédit semblent frapper Fouché d’une tâche indélébile, sont parfois difficiles à saisir. Ce qui paraît avoir été déterminant dans cette disgrâce posthume, c’est le fait que le duc d’Otrante ait incarné, tout au long de sa carrière politique, un nouveau pouvoir, jusqu’alors méconnu, d’apparence très banale et devenu subitement redoutable entre ses mains : celui de la police.

Pour notre époque qui a fait de la figure du policier un héros emblématique, il est parfois difficile de comprendre à quel point ce personnage était honni au début du XIXe siècle, dans la réalité comme dans la littérature. Synonyme de mouchardage et d’abjection, la frontière qui séparait le policier du criminel était parfois, de fait, très floue : l’exemple de Vidocq, l’ancien condamné devenu chef de la sûreté, est encore présent dans tous les esprits, tandis que Victor Hugo fait débuter la carrière de l’inspecteur Javert comme surveillant au bagne. Avec de tels collaborateurs, comment le ministre Fouché aurait-il pu conquérir l’estime de l’opinion publique ? C’est seulement plus tard, avec la Troisième République, que la police perdra progressivement cette image détestable de brutalité et de basse politique et accédera, finalement, à un certain prestige, en mettant en scène un nouvel héros destiné à un grand avenir : le détective. Dès lors, il devenait concevable que le métier puisse inspirer considération et respect, mais à l’époque de Fouché il n’existait point d’Auguste Dupin ou d’inspecteur Lecocq (16) et le duc d’Otrante lui-même n’avait que du mépris pour la police «des filles, des voleurs et des réverbères» qui était le lot quotidien de la préfecture de police (17).

Incarnant au plus haut degré la police politique et de renseignement, la réputation de Fouché fut ainsi définitivement mêlée à celle de l’institution qu’il avait créée et qui sombrera dans le discrédit avec l’écroulement de l’Empire. Certes, le procès qu’une certaine opinion publique lui intenta est largement faussé : non seulement il n’est pas possible de réduire le régime napoléonien à son appareil policier, mais surtout force est de constater que la «haute police» de Fouché ne mit jamais en place ni terreur, ni camps de concentration, ni déportations des populations. Il est toutefois certain que, de cette institution encore embryonnaire sous l’Ancien Régime et coupable des pires excès pendant la Terreur, Fouché avait fait un organisme autonome et d’une efficacité redoutable. Au lieu de retenir l’aspect «professionnel» de son œuvre, sa rigueur lucide toujours assortie de bienveillance, ses contemporains furent frappés par le côté secret, troublant et parfois déconcertant de son action, sa capacité de survivre aux régimes et, finalement, un aspect artisanal voir besogneux permettant d’obtenir de grands résultats avec de «petits moyens».

Tout ceci faisait du policier Fouché un homme d’une apparence très banale. Lui-même, d’ailleurs, se plaisait à entretenir cette image bourgeoise de «bon père de famille» : ne portant pas d’uniformes chamarrés, il se moquait du général Savary, ce «ministre soldatesque» (18) qui en 1810 le remplaça au ministère. Pourtant, son action à la tête de la police constituait une incomparable garantie de survie pour les régimes qu’il servit, mais si son savoir faire lui avait permis de s’imposer, il demeura à la cour de Napoléon puis de Louis XVIII un personnage atypique : ni militaire, ni aristocrate, ni diplomate, ni tribun, Fouché n’avait pas le profil susceptible de séduire un siècle traversé par de grandes passions romantiques. C’est ainsi que lors de l’établissement du casting, le seul rôle demeurant disponible fut celui du traître : à l’unanimité, il fut attribué au ministre des «basses besognes».

L’histoire de l’exil du ministre de la Police à Prague et Linz, puis de sa mort à Trieste, offre l’illustration emblématique de la création de ce «mythe» Fouché. En effet, «ce singulier génie qui frappa Napoléon d’une sorte de terreur» (19) ne pouvait achever sa vie paisiblement et son dernier combat avec la grande faucheuse se devait de dévoiler, finalement, sa véritable nature perverse. Quant à sa mise au tombeau, il fallait qu’elle soit exceptionnelle, car le sinistre ministre de la Police avait «emporté avec lui, jalousement, dans la froide terre, ses secrets, pour rester lui-même un secret, quelque chose de crépusculaire qui oscille entre la lumière et l’ombre» (20).

Nous verrons que si cette mythologie diabolique ne doit pas grande chose à la réalité historique, elle conserve par contre une dette importante vis-à-vis du contexte littéraire de l’époque. Entre 1820 et 1840, Satan est à l’ordre du jour dans un grand nombre de romans-feuilletons déclinant tous à l’envie l’éternelle histoire de l’ambitieux et immoral Docteur Faust (21). Fouché aurait-il conclu à son tour un pacte avec les puissances infernales, pacte lui assurant une exceptionnelle réussite terrestre, tout en le marquant définitivement du sceau diabolique ? Certains de ses contemporains n’étaient pas loin de le penser. Cette légende s’était forgée avant même sa mort, et était destinée, en tout état de cause, à aboutir à un mythe, quelle qu’eussent été les circonstances réelles de son décès. En 1818, à Linz, le décor était déjà planté : «Le duc [d’Otrante] et sa famille sont arrivés ici au moment précis où, à la suite d’un éclair isolé, suivi d’un immense roulement de tonnerre, une forte grêle s’est abattue sur la ville. Même dans les cercles supérieurs, il y eu quelques dames qui firent de cette circonstance un indice de la mort prochaine de Fouché» (22).

Or, l’étude des documents déposés aux archives de Linz et de Trieste, jettent une nouvelle lumière sur les dernières années de sa vie. Ils démontrent notamment que certains récits jusqu’ici colportés sur son exil, sa mort et sa sépulture, sont en grande partie fantaisistes. Une fois ces oripeaux littéraires dégagés, on découvre le portrait d’un homme politique déchu, certes amer et désormais dépourvu d’illusions, mais toujours soucieux de préserver les acquis essentiels de la Révolution. Au plan personnel, un ami fidèle, excellent père de famille, bon mari, économe et casanier, sévère et même pédant, préfiguration parfaite de l’esprit bourgeois du XIXe siècle.

Ce qui lui importait avant tout, c’était d’être présent, car il était convaincu que sa continuité ne pouvait pas être séparée de celle de cette police qu’il avait crée de toutes pièces, y voyant le gage de la continuité de l’Administration et du maintien des acquis essentiels de la Révolution. Une fois de plus, ce sont les romanciers et autres hommes de théâtre qui auront compris sa nature profonde de policier, méfiante vis-à-vis des idéologies mais si attentive aux choses concrètes. «Tout m’est égal en fait de gouvernement», le fait déclamer Victorien Sardou, «pourvu que j’en sois !» (23). Fouché rejoint ainsi la cohorte des innombrables policiers, hostiles aux idéologies, cachant leur réalisme derrière un masque faussement cynique qu’ils se plaisent à entretenir et qui, au siècle suivant, deviendront les héros ou les «deuxièmes rôles» incontournables de la littérature. «Que voulez-vous» fera dire Camus au commissaire Skouratov dans Les Justes, «je ne m’intéresse pas aux idées, moi, je m’intéresse aux personnes». […] Car, «là, nous sommes au centre. C’est pour cela, d’ailleurs, que je me suis fait policier. Pour être au centre des choses» (24).

Julien Sapori

1 – Julien Sapori/L’exil et la mort de Joseph Fouché/avant-propos, Le Chaufour, Anovi, 2007.

2 – Etienne-Denis Pasquier/Mémoires/Paris, Plon, 1893, tome 1er, p. 242.

3 – Baron de Frénilly/Souvenirs/introduction par Arthur Chuquet, Paris, Plon, 1909, p. 379 et 380.

4 – Edwy Plenel, présentation aux Mémoires de Joseph Fouché, Paris, Arléa, 1993, p. VIII.

5 – André Castelot/Talleyrand ou le cynisme/Paris, Perrin, 1980, p. 568.

6 – Jean de Brébisson/Fouché duc d’Otrante – républicain, impérialiste, royaliste/Paris, Beauchesne, 1906, p. 258.

7 – Stefan Zweig/Joseph Fouché/Paris, Grasset, 1931, p. 5.

8 – Anonyme/Mémoire historique sur Fouché de Nantes, maintenant duc d’Otrante/par un anglais, Paris, Delaunay/Egron, 1815, p. 6.

9 – Jules Michelet/Histoire de la Révolution française/Paris, Marpon et Flammarion, s.d., VIII° volume, p. 351. Dans une note en bas de page, Michelet mitige ce jugement très sévère sur Fouché et écrit qu’«il est juste pourtant de reconnaître que, sans lui […] la fureur des vengeances locales aurait été bien loin./ […] /Fouché suivit le progrès de l’opinion et, vers la fin, réprima ceux qui voulaient continuer l’effusion de sang».

10 – Mme de Chastenay/Mémoires 1771-1815/Paris, Plon, 1896, p. 39-40.

11 – Michel Vovelle, introduction aux Mémoires de Fouché/éd. Imprimerie Nationale, Paris, 1992, p. 40.

12 – Auguste Thiers/Histoire du Consulat et de l’Empire/Paris, Lheureux, 1862, tome XX, p. 534. En 1815, Fouché avait enfreint les ordres du roi, permettant ainsi à Napoléon de prendre la fuite à Rochefort, d’où ce commentaire de Thiers.

13 – André Castelot/Fouché/Paris, Perrin, 1990.

14 – Voir notamment l’ouvrage incontournable de Louis Madelin/Fouché/première édition 1901/rééditée par Nouveau Monde éditions/Fondation Napoléon, Paris 2002.

15 – Jean Rigotard/La police parisienne de Napoléon/Paris, Tallandier, 1990, p. 492.

16 – En 1841, paraît le Double assassinat de la rue Morgue d’Edgar Poe, dont le protagoniste est un détective amateur, Auguste Dupin, tandis qu’Emile Gaboriau publie en 1865 L’affaire Lerouge dont le protagoniste est l’inspecteur de la sûreté Lecoq. Ces romans fondent la littérature policière moderne.

17 – La préfecture de police ne dépendait pas du ministre de la Police : très souvent, sous l’Empire, les deux institutions se livreront d’ailleurs à une véritable «guerre des polices».

18 – Joseph Fouché/Mémoires/introduction et notes par Louis Madelin, Paris, Flammarion, 1955, p. 299.

19 – Honoré de Balzac/Une ténébreuse affaire/Paris, Gallimard, 1973, p. 79.

20 – Stefan Zweig/Joseph Fouché/op. cit/p. 309.

21 – Voir notamment Eugène Sue/La salamandre/1832, et Frédéric Soulié/Les mémoires du diable/1837.

22 – Rapport du directeur de police Hoch, Linz, 28 août 1818, arch. Vienne, cité par A.E. Moulin/Le grand amour de Fouché : Ernestine Castellane/Paris, Perrin, 1937, p. 160.

23 – Victorien Sardou/Madame Sans-gêne/Prologue.

24 – Albert Camus,/Les Justes/Paris, Gallimard, 1987, p.111.

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